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Principe est le mot juste, parce qu’il dit moins qu’idées et plus que facultés. Locke aussi avait reconnu des facultés innées, ce qui ne suffit pas pour lui faire une place à part, à égale distance des partisans des idées innées et des partisans de la table rase. Leibniz ne se borne pas à dire le mot ; il explique la chose. « Il est vrai qu’il ne faut pas s’imaginer qu’on puisse lire ces éternelles lois de la raison, à livre ouvert, comme l’édit du préteur se lit sur son album, sans peine et sans recherche ; mais c’est assez qu’on les puisse découvrir en nous, à force d’attention, de quoi les occasions sont fournies par les sens. » Et plus loin : « Peut-on nier qu’il y ait beaucoup d’inné en nous, puisque nous sommes pour ainsi dire innés à nous-mêmes ? Peut-on nier qu’il y ait en nous être, unité, substance, durée, changement, action, et mille autres objets de nos idées intellectuelles ? Ces mêmes objets étant immédiats et toujours présents à notre entendement, pourquoi s’étonner que nous disions que ces idées nous sont innées, avec tout ce qui en dépend ? Je me suis servi aussi de la comparaison d’une pierre de marbre qui a des veines, plutôt que d’une pierre de marbre tout unie, ou des tablettes vides ; car, si l’âme ressemblait à ces tablettes vides, les vérités seraient en nous comme la figure d’Hercule est dans un bloc de marbre, quand il est tout à fait indifférent à recevoir ou cette figure, ou quelqu’autre. Mais s’il y avait, dans la pierre, des veines qui marquassent la figure d’Hercule préférablement à d’autres figures, cette pierre y serait plus déterminée, et Hercule y serait comme inné, en quelque façon, quoiqu’il fallût du travail pour découvrir ces veines, et pour les nettoyer, en retranchant ce qui les empêche de paraître. C’est ainsi que les idées et les vérités nous sont innées comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles, et non pas comme des actions, quoique ces virtualités soient toujours accompagnées de quelques actions, souvent insensibles, qui y répondent. »

Ici Leibniz mêle, ainsi que le font le père Buffier et Reid, le principe des vérités contingentes avec les principes des vérités nécessaires, sous le nom d’idées ou de principes innés. Sa pensée est plus nette dans le passage suivant où il compare l’entendement humain à celui des bêtes. « C’est en quoi les connaissances des hommes et celles des bêtes sont différentes ; les bêtes sont purement empiriques, et ne font que se régler sur les exemples ; car, autant qu’on peut en juger, elles n’arrivent jamais à former des propositions nécessaires, au lieu que les hommes sont capables de sciences démonstratives ; en quoi la faculté qu’ont les bêtes de faire des consécutions est quelque chose d’inférieur à la raison qui est dans les hommes… Les con-