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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/369

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que le travail de la pensée peut s’accomplir avec tant de rapidité ; c’est grâce à elle que nous pouvons en présence d’un objet et d’un seul coup d’œil porter sur lui des jugements qui sont le résultat de nombreuses expériences antérieures, sans qu’il soit besoin de renouveler ces expériences ou d’en rappeler le souvenir. Maine de Biran a longuement insisté sur ces avantages de l’association des idées, et il est allé jusqu’à présenter le génie comme dépendant d’habitudes établies dans l’esprit et permettant de parcourir, avec une rapidité extraordinaire, les plus longues suites de propositions ou de rapprocher des masses de pensées, tout en dispensant l’intelligence de refaire chaque fois de nouveaux examens. Mais il a reconnu en même temps que c’était là une source fréquente d’erreurs et d’inexactitudes, parce que dans un procédé de ce genre, nous ne pouvons tenir compte de toutes les différences qui se trouvent entre des cas particuliers, et qui rendent fausse l’application à l’un d’eux des habitudes de pensée contractées d’après la généralité des autres.

« Si le mécanisme dans lequel dégénèrent incessamment toutes nos opérations répétées n’en obscurcissait pas l’origine, la nature et le nombre ; si la familiarité des termes ne se confondait pas illusoirement avec une connaissance exacte, infaillible ; si l’indépendance du jugement pouvait se concilier avec la facilité et la promptitude qui l’entraînent, sans doute l’influence de l’habitude sur tous nos progrès serait assurée, pure et sans mélange. Mais pourquoi faut-il que ce qui se gagne en vitesse, en surface, se trouve si souvent perdu en force et en profondeur ? Pourquoi, après avoir attaché des ailes à la pensée, l’habitude ne lui permet-elle pas de se diriger elle-même dans son vol, au lieu de la retenir opiniâtrement fixée dans la même direction ?… Familiarisés avec les apparences extérieures des objets qui nous ont assidûment frappés, nous jugeons rapidement sur la plus simple de ces apparences, l’identité ou l’analogie de leurs propriétés les plus intimes, sans avoir besoin de les vérifier de nouveau ; nous les reconnaissons, nous les supposons sans examen, nous les voyons par l’imagination, lors même qu’elles se dérobent à l’œil. Ainsi le médecin expérimenté lit dans un signe extérieur tous les pronostics et les diagnostics d’une maladie ; le chimiste dira sans hésiter à la première inspection d’un minéral, quel est le nombre, la nature des éléments qui le composent ; le peintre embrasse d’un coup d’œil tout l’effet d’un tableau ou d’une perspective ; le musicien voit et croit entendre simultanément, en parcourant une page de partition, l’effet harmonique de toutes les parties ; le marin, avec une vue ordinaire, distingue un vaisseau dans le point obscur qui s’avance des bornes de l’horizon… Tous croient voir et