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importantes de la théorie que nous venons d’exposer sur les rapports des manières d’être permanentes avec les excitations intermittentes. Dans le renouvellement d’un fait habituel, la part de l’excitation doit être d’autant plus grande que la conformation de l’organe lui-même, c’est-à-dire l’habitude proprement dite, y joue un rôle moins considérable. Plus au contraire l’événement dépend de la conformation, moins il y a à faire intervenir d’excitation. Quand un fait habituel est devenu continuel, comme le sont par exemple nos fonctions de respiration, de circulation, etc., il a lieu sans aucune excitation supplémentaire et sans autre condition que l’accomplissement normal des fonctions de nutrition et de la vie. Quand il s’agit au contraire d’un fait intermittent, plus l’habitude est forte et se rapproche par conséquent d’une habitude continue, moins il faut d’excitation pour la reproduction. M. Ravaisson a formulé d’une manière très-heureuse ce caractère essentiel de l’habitude : sous son influence, dit-il, « la spontanéité augmente, la réceptivité diminue. » Cela veut dire que par l’exercice, la conformation d’un organe se modifie dans le sens de telle ou telle fonction, de telle sorte qu’il reste à ajouter moins de mouvement à son mouvement propre pour réaliser l’accomplissement de cette fonction. On exprime la même loi en disant que la répétition d’un acte le rend de plus en plus facile ; devenir plus facile, c’est exiger, pour se réaliser, une moindre somme de causalité extérieure. L’habitude étant, comme nous l’avons montré, une accumulation de force, l’excitation n’est utile que pour fournir à l’organe ce qui lui manque encore pour l’exécution de l’acte. Quand il ne manque plus rien, l’excitation devient superflue et dans ce cas, le fait peut survivre aux causes qui lui ont donné naissance : c’est alors que l’automatisme apparaît. On a souvent cité l’exemple de cet idiot qui ayant contracté depuis longtemps l’habitude de compter les heures avec un mouvement de la tête lorsqu’une horloge sonnait, continua à les marquer de la même manière après la suppression de l’horloge ; cet acte s’accomplissait chez lui sans avoir besoin de l’excitation extérieure qui l’avait engendré, et sous la seule influence d’adaptations périodiques de l’organisme.

Quand l’habitude survit ainsi aux causes qui lui ont donné naissance, elle ne se conserve dans l’individu d’unie manière complète qu’à la condition de lui être avantageuse dans la lutte pour l’existence. Quand il en est autrement, elle tend à s’affaiblir et à disparaître graduellement sous l’influence de la sélection naturelle ; c’est-à-dire qu’elle est remplacée par des habitudes plus fortes, ou que la force accumulée en elle finit par prendre une autre direction