Ouvrir le menu principal

Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/324

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

les intelligences. « C’est parler d’or ; mais bien que la pensée spéculative en général et ses plus importantes solutions soient effectivement communes à tous les hommes, il n’en est pas moins certain que le point perspectif sous lequel les problèmes sont considérés est divers et spécial. Ce point perspectif résulte en fait de la forme totale du génie, du tempérament intellectuel et du caractère, toutes choses qui sont si différemment conditionnées chez les diverses nations. » Il est vrai que M. Mamiani écrit ensuite : « Ajoutez que la philosophie flotte à l’heure qu’il est entre des systèmes divergents et même opposés, et qu’elle doit encore, sur un grand nombre de points, se contenter de conjectures et de probabilités. » Ce dernier mot ne sent-il pas la nouvelle Académie, et ne rappelle-t-il point Cicéron ? Comme lui le directeur de la revue est un homme d’État qui a servi son pays d’une manière distinguée et qui se repose dans l’étude de la philosophie sans y apporter trop de passion.

Nous sommes loin de prétendre du reste que M. Mamiani a emprunté à la philosophie française les doctrines qu’il défend. Nous sommes prêt à souscrire à ses paroles quand il assure que depuis Galuppi jusqu’à nos jours une pensée philosophique indépendante et digne d’attention s’est développée en Italie dans les quarante dernières années. M. Ferri, dans son consciencieux ouvrage sur l’histoire de la philosophie italienne, dit de son maître : « Il a d’abord été uniquement dévoué à l’expérience comme Galuppi, puis il s’est aperçu de l’importance universelle des idées avec Rosmini ; et enfin d’accord avec Gioberti, il a placé la vérité absolue dans l’Idéal. Et cependant il ne faudrait pas voir dans ces changements successifs le simple reflet des opinions d’autrui. Car s’ils suivent avec un certain progrès la pensée de Rosmini et de Gioberti, ils la dominent cependant par la critique, en signalent les écueils et les lacunes, et sur certains points la rectifient ; de sorte que Mamiani, s’il n’est pas de ceux qui ont imaginé un système complet et invariable dès leur jeunesse, ainsi qu’il l’avoue lui-même, est tour à tour un témoin, un juge et un continuateur de notre mouvement philosophique » (III, p. 25). C’est donc bien une tradition nationale que M. Mamiani a reçue et poursuivie en la développant ; mais il n’est pas impossible que deux fois en un siècle, dans des pays aussi proches de toute façon que l’Italie et la France, les mêmes antécédents intellectuels provoquent à peu d’intervalle la naissance des mêmes doctrines. Si l’auteur que nous étudions était moins préoccupé d’édifier une philosophie nationale, la coïncidence ne pourrait que lui agréer. Il la repousse cependant, et il se flatte de différer du maître français en ce que son Platonisme à lui n’est pas fondé comme celui de Cousin « sur deux ou trois formes innées et fort abstraites de la raison. » La question de savoir si Cousin a été ou n’a pas été fidèle à la méthode psychologique est matière à controverses ; aussi ne voudrions-nous pas trop insister ; mais il n’est pas douteux qu’à un moment de sa vie tout au moins, il a soutenu à la fois et que la raison était supérieure à l’expérience et qu’en un sens les idées de la raison étaient objets d’expérience. Schelling écrivait en 1834, analysant la