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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/300

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loigner à l’infini : hommes et choses étaient à des distances incommensurables. Moi-même j’étais très-loin, je regardais autour de moi avec terreur et étonnement, le monde m’échappait. Je sortis et pris une voiture ; je dus faire des efforts surhumains pour me rappeler que j’étais bien dans ma rue, que c’était bien moi qui marchais, qui parlais au cocher ; j’étais extrêmement étonné d’être compris par lui, car je remarquais en même temps que ma voix était extrêmement éloignée de moi, que du reste elle ne ressemblait pas à ma propre voix. Je frappai du pied le sol et je me rendis compte de sa résistance, mais cette résistance me semblait illusoire ; il ne me semblait pas que le sol fût mou ; mais que le poids de mon corp fût réduit à presque rien. Je ne me sentais pas précisément léger, car j’étais très-fatigué, anéanti, mais j’avais le sentiment de n’avoir pas de poids. — Ce qu’il y avait de plus remarquable c’était le trouble visuel. En regardant dans un verre très-concave, n° 2 ou 3 par exemple (j’ai la vue à peu près normale), je ressens quelque chose d’analogue ; à cela près que les objets me semblaient moins petits à ce moment-là. Il en est de même en regardant dans une lorgnette par le gros bout ; cette comparaison est même plus juste ; mais il faut la corriger aussi ; je veux dire que les objets me semblaient moins petits, mais beaucoup plus éloignés. Voici une autre particularité au point de vue de a la forme. Les objets me paraissaient plats ; quand je causais avec quelqu’un, je le voyais comme une image découpée ; son relief m’échappait ; cette dernière sensation a duré extrêmement longtemps, pendant plusieurs mois d’une façon continue, pendant deux ans d’une manière intermittente. Les troubles de l’ouïe étaient absolument constants ; il me semblait que mes oreilles étaient bouchées ; j’étais étonné d’entendre, mais j’entendais en effet très-distinctement et même beaucoup trop ; car c’est l’hyperesthésie auditive qui constituait un de mes plus grands tourments. Le tact était peu troublé, à part ce que j’ai signalé tout à l’heure, le goût moins encore ; il y avait une hyperesthésie de l’odorat qui a persisté, mais qui n’a jamais été excessive comme celle de l’ouïe et de la vue. Les lunettes les plus foncées ne me suffisaient plus ; je les mis doubles, et finalement j’eus l’idée de noircir mes lunettes avec du noir de charbon… Constamment il m’a semblé que mes jambes n’étaient plus à moi ; il en était à peu près de même de mes bras ; quant à ma tête, elle me semblait ne pas exister… Il me semblait que j’agissais par une impulsion étrangère à moi-même, automatiquement. Parfois je me demandais ce que j’allais faire, j’assistais en spectateur désintéressé à mes mouvements, à mes