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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/274

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qu’un pouvoir pour la pensée d’ajouter sans cesse à l’objet de sa contemplation sans jamais arriver à une idée adéquate à cet objet, qu’il s’agisse de nombre, de temps ou d’espace. Cette distinction fait honneur à la sagacité de Locke, laquelle ne le cédait point à son bon sens. « Il serait bien difficile de trouver quelqu’un assez extravagant pour dire qu’il a une idée positive d’un nombre actuellement infini, cette infinité ne consistant que dans le pouvoir d’ajouter quelque combinaison d’unités au dernier nombre, quel qu’il soit, et cela aussi longtemps et autant qu’on veut. Il en est de même à l’égard de l’infinité de l’espace et de la durée, où ce pouvoir dont je viens de parler laisse toujours à l’esprit le moyen d’ajouter sans fin. Cependant il y a des gens qui se figurent avoir des idées positives d’une durée infinie ou d’un espace infini. Mais, pour anéantir une telle idée positive de l’infini que ces personnes prétendent avoir, je crois qu’il suffit de leur demander s’ils pourraient ajouter quelque chose à cette idée ou non… Il est évident, à mon avis, que l’addition des choses finies ne saurait jamais produire l’idée de l’infini qu’à la manière du nombre, qui, étant composé d’unités finies ajoutées les unes aux autres, ne nous fournit l’idée de l’infini que par la puissance que nous trouvons en nous-mêmes d’augmenter sans cesse la somme, et de faire toujours de nouvelles additions de la même espèce, sans approcher le moins du monde de la fin d’une telle progression. » Rien de plus juste que cette assimilation des idées de la durée et de l’espace à l’idée du nombre, quant à l’impossibilité de comprendre leurs objets sous l’unité d’un tout, ainsi que l’a fait observer Leibniz. Seulement, comment ramener à l’expérience même cette simple impossibilité logique, c’est ce que Locke n’a expliqué nulle part.

E. Vacherot,
(A suivre.)
De l’Institut.