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matérialisme, est trop pénétré des idées de Leibniz sur la matière pour être classé parmi les matérialistes, dans le sens vrai du mot. Sa doctrine, s’il avait plus de suite et de conséquence dans ses pensées, serait plutôt une espèce de naturalisme fraîchement éclos des idées de la science moderne sur la matière et la nature. Cette métaphysique, si l’on peut donner ce nom à une aussi grossière explication de l’homme et de la nature, n’est pas même populaire dans l’école de la sensation, qui en porte le germe, il est vrai, mais sans paraître s’en douter, et en protestant avec la plus grande énergie contre les conséquences extrêmes que les d’Argens, les Lamettrie, les d’Holbach avaient tirées de ses principes.

Ce n’est donc ni dans la métaphysique du bon sens, comme l’entendaient Voltaire et Rousseau, ni dans la métaphysique de la sensation, comme l’entendaient la plupart des encyclopédistes, qu’il faut voir la vraie pensée du xviiie siècle. La défiance profonde de toute spéculation métaphysique qui peut également conduire aux rêveries de Malebranche et aux énormités de Spinoza, voilà le sentiment universel de cette époque. On ne veut plus de métaphysique savante, abstraite et scholastique. Si l’on croit encore un peu à Dieu, à l’âme, à la vie future, c’est au nom du sentiment et de la foi du genre humain, nullement par la vertu démonstrative des arguments de l’école ou des théories spéculatives de l’idéalisme. En cela, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Buffon sont d’accord avec Locke, Condillac, Adam Smith, Reid, Hume et Kant. La critique du philosophe allemand est encore plus radicale dans son jugement sur la métaphysique que le bon sens de Voltaire, la sagesse de l’école écossaise, l’empirisme de Locke, le sensualisme de Condillac, même le scepticisme de Hume. En un mot, s’il y a encore un assez grand nombre de théistes et de spiritualistes, il n’y a plus de métaphysiciens proprement dits. Le goût exclusif des choses d’observation et d’analyse, tel est l’esprit de ce siècle ; telle est la pensée qui se révèle dans le choix des études, et dans la nature des œuvres des écoles les plus diverses. Quels sont les livres qu’on lit avec ardeur, sinon avec passion dans le monde philosophique ? C’est l’Entendement humain de Locke ; c’est l’Essai sur l’origine des connaissances humaines, et le Traité des sensations, de Condillac ; c’est la Théorie des sentiments moraux, d’Adam Smith ; ce sont les Essais sur les facultés intellectuelles de l’homme, de Reid ; c’est le Traité sur la nature humaine et les Essais sur l’entendement humain, de Hume ; c’est enfin, pour couronner l’œuvre, la Critique de la raison pure de Kant. Voilà les plus grands et les plus célèbres travaux de cette philosophie toute d’observation et d’analyse. Des milliers de volumes