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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/265

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III.


La réforme philosophique accomplie dans le siècle suivant a une portée tout autrement radicale et féconde, en dépit des modestes apparences sous lesquelles elle se produit. Ce n’est plus seulement avec la scholastique qu’on veut en finir ; c’est avec la métaphysique elle-même. La philosophie ne change pas simplement de méthode ; elle change aussi d’objet. Tandis que le centre de la pensée essentiellement spéculative du xviie siècle est Dieu, le centre de la pensée essentiellement positive du xviiie est l’homme. L’esprit humain, avec ses sensations, ses sentiments, ses instincts, ses passions, ses idées, ses facultés, voilà le principal, sinon l’unique objet des diverses écoles qui se partagent l’empire des intelligences à cette époque. Et c’est parce que la philosophie change d’objet qu’elle change de méthode ; c’est parce qu’elle étudie l’homme, au lieu de spéculer sur la cause première, qu’elle substitue l’observation et l’analyse à la définition et à la démonstration logique. La métaphysique tombe dans un discrédit profond et universel. S’il faut en croire Voltaire, quand deux personnes parlent de choses sur lesquelles elles ne parviennent point à s’entendre, c’est de la métaphysique ; et quand aucune d’elles ne s’entend elle-même, c’est de la haute métaphysique. Or, les sarcasmes de Voltaire ne sont point seulement les boutades d’un charmant, judicieux, mais superficiel esprit à qui le côté profond et abstrait des choses échappe presque toujours ; c’est l’éclatant écho d’un sentiment à peu près universel. Ici surtout, comme on l’a dit, l’esprit de Voltaire est l’esprit de tout le monde.

Quand on dit que la philosophie du xviiie siècle a été à peu près unanime dans sa proscription de la métaphysique, il faut s’entendre. C’est surtout la spéculation idéaliste qu’elle écarte de ses recherches, alors même qu’elle conserve à la foi du sens commun et même à la discussion philosophique les questions métaphysiques par excellence, c’est-à-dire l’existence et les attributs, ainsi que la spiritualité de l’âme et la vie future. Seulement elle cherche à les résoudre par des méthodes tout à fait différentes et qui lui sont propres. Cette philosophie ne peut souffrir l’idéalisme et ses procédés. Quand elle a besoin de démontrer l’existence et les attributs de Dieu, c’est à une preuve physique et morale qu’elle a recours exclusivement. Quand elle veut démontrer la spiritualité et l’immortalité de l’âme, elle invoque surtout les sentiments et les instincts de la nature