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gnorait pourtant pas les belles lois, ou dans l’homme qu’il avait analysé avec autant de finesse qu’aucun philosophe de son temps ? Il va nous le dire lui-même : « Puisque vous le voulez, mon cher Ariste,il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques. Mais pour cela, il est nécessaire que je quitte ces lieux enchantés qui charment nos sens et qui, par leur variété, partagent trop un esprit tel que le mien… Allons nous renfermer dans votre cabinet, afin que rien ne nous empêche de consulter, l’un et l’autre, notre maître commun, la raison universelle. »

Platon, qui était encore un plus grand méditatif que Malebranche, trouvait, au contraire, que la contemplation de la nature était une invitation plutôt qu’un obstacle à ses hautes méditations sur l’idéal du beau, du vrai, du bien, et plaçait sur les bords de l’Illissus la scène de ses plus beaux dialogues. Tous deux, du reste, avaient ceci de commun qu’ils cherchaient la philosophie des choses moins dans l’analyse de la nature et de l’homme, comme le voulait le sévère Aristote, que dans la contemplation de ce monde intelligible qui ne peut rien nous apprendre sur les propriétés et les lois des êtres réels. Écoutons encore Malebranche qui n’est guère moins admirable à entendre que Platon. « Il faut rentrer en nous-mêmes, et chercher en nous celui qui ne nous quitte jamais et qui nous éclaire toujours. Il parle bas, mais sa parole est distincte ; il éclaire peu, mais sa lumière est pure. Non, sa voix est aussi forte qu’elle est distincte ; sa lumière est aussi vive et aussi éclatante qu’elle est pure. Mais nos passions nous tiennent toujours hors de chez nous, et par leur bruit et leurs ténèbres, elles nous empêchent d’être instruits de sa voix et éclairés de sa lumière. Il parle même à ceux qui ne l’interrogent pas ; et ceux que les passions ont emportés le plus loin entendent néanmoins quelques-unes de ses paroles ; mais des paroles fortes, menaçantes et terribles, plus perçantes qu’une épée à deux tranchants, qui pénètre jusques dans les replis de l’âme, et qui discerne les pensées et les mouvements du cœur ; car tout est à découvert devant ses yeux… Il faut donc rentrer en nous-mêmes et nous rapprocher de lui. Il faut l’interroger, l’écouter et lui obéir[1]. »

Qui parle ainsi au plus profond de l’âme humaine ? Est-ce le démon de Socrate ? On pourrait s’y méprendre, quand on se reporte aux souvenirs de l’homme et du temps. Mais non; c’est le Verbe dont Malebranche a recueilli l’enseignement des docteurs chrétiens, et surtout de saint Augustin. Mais il ne faut pas s’y tromper : c’est à

  1. Recherc. de la vétité. L. I, ch. iv.