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L’esprit humain possède une faculté, l’entendement ou la raison, peu importe le nom, en vertu de laquelle il produit de lui-même certaines conceptions, certaines idées dont l’objet, pour n’être pas compris dans le domaine de l’expérience, n’en est pas moins réel, soit qu’il ait besoin de démonstration, comme le pense Descartes et toute son école, soit qu’il nous apparaisse avec la nécessité logique d’un axiome, ainsi que la tradition idéaliste l’a toujours compris. Sur le nom et le nombre de ces idées, la philosophie du xviie siècle varie plus ou moins. Descartes les ramène toutes à une seule, l’idée de l’infini, dont il fait le principe de toute sa théodicée[1]. Malebranche, qui est, au fond, encore plus un disciple de Platon par St. Augustin que de Descartes, fait de cet ordre de vérités tout un système assez semblable au monde intelligible de Platon. Spinoza comprend dans ce domaine de l’entendement toutes les idées générales, dont le système vient aboutir à l’idée de substance, de même que le système des idées de Platon se résume dans l’idée du bien. Ce qui est constant et commun à toutes les écoles idéalistes du xviie siècle, c’est qu’il existe des idées qui n’ont ni la même origine, ni le même objet que l’ordre des connaissances empiriques ; c’est, en un mot, que la spéculation métaphysique a une base, une matière indépendante de l’expérience.

Leibniz lui-même, dont l’idéalisme est singulièrement tempéré par un principe dynamique emprunté à l’expérience, n’élève aucun doute soit sur le caractère tout rationnel, soit sur la vérité objective des idées innées. Seulement, il est facile de voir que, malgré ses hypothèses, la doctrine de Leibniz se rapproche de celle des siècles suivants par le caractère d’analyse psychologique qu’il sait lui donner, dans ses Nouveaux essais sur l’entendement. Pour bien comprendre toute la portée de la doctrine des idées innées, il faut s’adresser aux philosophes théologiens par excellence, à Malebranche qui, sans le savoir, la tient de Platon et de Socrate par St. Augustin. « Continuez donc, disait dans ses Entretiens métaphysiques, le grand méditatif du temps, vous verrez que le métier de méditatif devrait être celui de toutes les personnes raisonnables. Ceux qu’on appelle méditatifs et visionnaires, sont ceux qui rendent à la raison les assiduités qui lui sont dues ! » Et où allait-il chercher la matière de ses méditations ? Était-ce dans la nature dont il n’i-

  1. Fénelon se rapproche beaucoup de la doctrine de Descartes, tout en ajoutant à l’idée de l’infini les idées d’unité, d’être en soi, d’universalité qu’il avait empruntées à l’ancienne métaphysique. Bossuet s’en écarte sensiblement, par cela même qu’il comprend toutes les vérités dites nécessaires dans cet ordres d’idées propres à l’entendement.