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II.


La réforme de Descartes portait sur le critère et sur la méthode plutôt que sur l’objet de la philosophie. En substituant l’évidence à l’autorité, la simple démonstration géométrique à la subtile argumentation scholastique, Descartes opérait la plus grande et la plus radicale révolution qui ait marqué dans les annales de la pensée moderne ; il avait rendu à la raison humaine son initiative propre et sa direction naturelle sur toutes les questions qui ne touchaient point au dogme, et que le moyen âge compliquait à plaisir par les subtilités de sa dialectique, quand il ne se bornait pas à les trancher par un texte d’Aristote ou un arrêt de la théologie. En un mot, le grand réformateur avait appris la vraie manière de penser à un siècle dont l’éducation première avait été encore toute scholastique, malgré les progrès déjà éclatants des sciences de la nature. Mais il conservait à la philosophie son caractère de spéculation métaphysique, en consacrant ses Méditations à l’étude des questions de l’existence et des attributs de Dieu, de la spiritualité et de l’immatérialité de l’âme. Descartes n’en est pas moins, comme les grands philosophes de l’antiquité, un esprit universel qui a la conscience d’avoir créé une méthode universelle, aussi propre aux sciences mathématiques, physiques et physiologiques qu’aux théories morales et aux spéculations métaphysiques. Seulement, sa philosophie est toute métaphysique, en ce qu’il la résume tout entière dans les deux ou trois problèmes qui viennent d’être indiqués. Tous ses disciples, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Spinoza, Leibniz, maintinrent la philosophie dans cette voie de haute spéculation en pénétrant bien plus avant que n’avait fait le maître dans le grand mystère de la métaphysique, le rapport du monde et de l’homme à Dieu. Ce n’est pas que l’étude de l’esprit humain ait été négligée par la philosophie du xviie siècle. Il ne faut point oublier tout ce que le Discours de la méthode, le Traité des passions, les Pensées de Pascal, les Pensées de Nicole, les Maximes de Larochefoucauld, la Recherche de la vérité, de Malebranche, la Connaissance de Dieu et de soi-même, de Bossuet, l’Éthique, de Spinoza, les Nouveaux essais sur l’entendement humain de Leibniz, renferment d’observations, d’analyses et de théories psychologiques, vraiment dignes de la profondeur et de la portée des grands esprits qui y ont appliqué la simple et forte méthode du siècle. Il n’en reste pas moins vrai que la préoccupation des problèmes métaphysiques est la pensée dominante, sinon exclu-