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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/242

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où les propriétés dont le nom est le signe, font saillie d’une façon artificielle, tandis que les autres qui varient de temps en temps, et auxquelles on ne fait pas attention, sont rejetées dans l’ombre. Ce qu’on a pris pour une idée abstraite, c’est une image concrète, dont certaines parties ondoyent (dans certaines limites) tandis que d’autres demeurent fixes, ces dernières formant la signification du nom général : et comme le nom concentre l’attention sur les attributs de la classe, il préserve notre raisonnement de l’intrusion de tout ce qui serait spécial à l’objet individuel qui dans le cas particulier se trouve représenté dans l’esprit[1].

La troisième des doctrines de Berkeley, celle qui a le mieux fait connaître son nom, c’est sa négation de la matière, ou plutôt de la matière comme les philosophes la définissent ; car il soutenait que sa propre opinion se rapproche plus de la croyance commune du genre humain que la doctrine des philosophes. Les philosophes, dit-il, regardent la matière comme une chose, et nos impressions des sens, appelées idées du sens, comme une autre : ils croient que ce que nous percevons ce sont seulement nos idées, tandis que la matière qui les entoure et fait sur eux des impressions, est la chose réelle. Le vulgaire, au contraire, croit que les choses qu’il perçoit sont les choses réelles ; il ne croit pas à quelque chose de caché derrière ces choses. En cela, moi, Berkeley, je diffère des philosophes et je m’accorde avec le vulgaire, car je crois que les choses que nous percevons sont les choses réelles et les seules choses, excepté les esprits, qui soient réelles. Mais ensuite il soutient avec les philosophes, et non avec le vulgaire, que ce que nous percevons directement ce ne sont pas les objets extérieurs, mais nos propres idées, notion à laquelle la plupart des hommes n’ont jamais songé. Aussi à la fin de l’ouvrage où se trouve exposée de la manière la plus claire et la plus complète sa propre doctrine (les Dialogues d’Hylas et de Philonous), Berkeley nous dit-il que la vérité est actuellement « partagée entre le vulgaire et les philosophes : le vulgaire croyant que les choses qu’il perçoit immédiatement sont les choses réelles ; les philosophes, que les choses immédiatement perçues sont les idées qui n’existent que dans l’esprit[2]. »

Il suffisait à Berkeley de dire, et il en avait bien le droit, qu’il ne niait pas la validité de la perception, ni de la conscience, qu’il affirmait la réalité de tout ce que le vulgaire ou les philosophes perçoi-

  1. Ce sujet est plus complètement élucidé dans le chapitre XVII de la Philosophie de Hamilton, et dans les notes de la nouvelle édition de l’Analysis of the Phenomena of the Human Mind, de James Mill.
  2. Vol. I, p. 359 de l’édition du prof. Fraser.