Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/237

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

logistes, il est vrai, n’ont pas tenu compte de cette doctrine ; car les physiologistes ont plus que personne le travers commun à tous les genres de spécialistes : ils se buttent à chercher dans leur propre spécialité la théorie entière des phénomènes qu’ils étudient, et ne ferment que trop souvent l’oreille aux explications venues d’ailleurs.

Puisqu’on a récemment réveillé la question des perceptions acquises de la vue, il est à propos de remarquer que les preuves de la doctrine de Berkeley ont le caractère positif et irréfragable que possèdent rarement les démonstrations en psychologie ; elles valent une induction complète. En général, l’argument analytique à l’aide duquel on prouve que des états de conscience, supposés originels, sont acquis, est de la nature des preuves négatives. On fait voir qu’il y a des lois mentales dont l’existence explique l’acquisition de ces états de conscience ; que les faits connus concordent avec la supposition qui leur donne cette origine ; et l’on soutient avec raison que lorsqu’un phénomène peut avoir été produit par des causes connues, et qu’il est même probable qu’il a dû être produit par ces causes, on n’a pas le droit d’attribuer leur existence à un principe d’une nature différente. Mais la théorie des perceptions acquises de la vue n’a pas besoin de cet argument négatif ; elle repose sur un argument positif. Il en était ainsi même avant qu’elle eût reçu la confirmation de la preuve directe par les observations de Cheselden et de Nunneley. Les signes par lesquels, d’après la théorie, nous jugeons de la distance et de la grandeur, sont la proportion de l’espace occupé par l’image dans le champ de la vision, la netteté ou le vague de son contour, l’éclat ou le manque de vivacité de ses couleurs, le nombre des objets visibles qui paraissent interposés, et la quantité de sensation musculaire que l’on éprouve, quand on fait converger les yeux pour qu’ils regardent tous les deux le même objet. Or la relation qui unit ces faits avec nos perceptions de distance et de grandeur par l’œil, est démontrée par la même preuve qui démontre la relation d’autres causes avec leurs effets ; je veux dire que lorsque les causes sont présentes, les effets apparaissent ; lorsque les causes sont absentes, les effets n’ont pas lieu ; et quand les causes sont modifiées, les effets le sont aussi. Ainsi, quand nous regardons un objet terrestre avec un télescope, l’effet purement optique de l’instrument consiste en ce que l’image occupe une plus grande portion du champ de la vision que lorsque nous regardons l’objet à l’œil nu ; à cause de cela nous ne pouvons nous empêcher de penser que nous le voyons plus grand, et que parce que nous le voyons plus grand, nous le voyons plus près qu’à l’œil nu. Par un