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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/211

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entière, c’est dans ces habitudes éthiques qu’elle ne reçoit ni ne subit du dehors sous l’influence de l’éducation, de la société, du milieu social, mais qu’elle puise en elle-même, qu’elle se donne elle-même et par lesquelles elle descend jusqu’au vice ou s’élève jusqu’à la vertu. Si la répétition d’un même acte, mouvement corporel ou opération de l’esprit, n’altère ni la nature essentielle de la puissance qui l’exécute ni celle de la volonté qui l’ordonne ou ne l’ordonne plus, la répétition d’une même volonté ne transforme pas davantage la nature intime de la volonté libre ; bien mieux, comme toute puissance active, la volonté se fortifie au lieu de s’amoindrir par l’habitude de vouloir et elle n’est jamais plus maîtresse d’elle-même que lorsqu’elle n’a plus à lutter et à hésiter. En un mot, « une action vertueuse, c’est-à-dire habituelle, a plus de titres encore à être reconnue volontaire et libre qu’une seule bonne action que peut produire une volonté d’un jour et d’un instant. »

Ainsi, dans ces régions supérieures où nous conduit l’activité morale, l’habitude arrive presque à constituer ce qu’il y a de meilleur et de plus excellent dans la volonté, au point qu’on pourrait être tenté de se demander si la volonté se distingue nettement de l’habitude elle-même, si elle n’est pas quelque habitude maîtresse et dominante, qui, née de la nature modifiée et exaltée par l’exercice, rayonne sur cette nature tout entière et lui donne un nouveau degré de puissance et de perfection. M. Lemoine a tranché plutôt qu’il n’a résolu le problème. A-t-il bien établi en effet que la volonté soit réellement dans l’homme un pouvoir distinct, sui generis, qu’on reconnaisse à un seul acte spécial ? Nous ne le pensons pas. D’ailleurs, selon nous, le libre arbitre ne peut être démontré par voie expérimentale. Quoiqu’il en soit de la réalité objective de la liberté, si l’on reste sur le seul terrain des faits psychologiques, il faut reconnaître que l’étude de M. Lemoine sur l’habitude est l’une des plus pénétrantes, des plus complètes, des plus méthodiques et des plus lumineuses qui aient encore paru.

L’instinct. — L’habitude que nous venons de voir se fondre dans la volonté, sinon se confondre avec elle, lorsque nous l’envisagions dans son développement extrême, ne se ramène-t-elle pas à l’instinct ou du moins n’en est-elle pas bien voisine, si nous la considérons dans ses degrés inférieurs ?

D’ordinaire, on ne l’ignore pas, on creuse un abîme entre ces deux modes d’activité : l’un, dit-on, acquis, variable, progressif, individuel ; l’autre inné, uniforme, immuable, universel dans l’espèce. Enfin, à en croire les Manuels de philosophie courante, rien de plus contraire, de plus opposé que l’instinct et l’habitude : l’un serait le vivant contraste de l’autre. Il est prudent de se défier de ces divisions trop tranchées. Il est surtout d’un sage esprit scientifique de ne pas admettre à la légère une multitude de « principes innés » qui ressemblent singulièrement aux qualités occultes du moyen-âge. M. Lemoine se moque agréablement et avec infiniment de raison de ces spiritualistes intempérants autant qu’illogiques qui prétendent distinguer l’homme de la bête par la raison et la