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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/207

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nier livre qu’il a publié de son vivant, la Physionomie et la parole, montre toutes ces qualités arrivées à leur pleine maturité : c’est un petit chef-d’œuvre d’analyse psychologique et en même temps un modèle de style philosophique.

L’écrit que nous avons à analyser n’est guère moins remarquable. Il est resté inachevé, disions-nous : le dernier chapitre en effet n’a pas pu être complété par l’auteur : mais cette lacune n’est pas aussi regrettable qu’il pourrait sembler au premier abord. Il est facile de voir que l’ouvrage tel qu’il est contient toutes les idées essentielles qui rentraient dans le cadre du sujet ou plutôt du double sujet que M. Lemoine se proposait d’étudier. Le livre se suffit donc à lui-même. Aussi ne pouvons-nous que remercier MM. Émile Beaussire, Elie Rabier et Victor Egger du soin qu’ils ont mis à le revoir en manuscrit et à le faire éditer. C’était un devoir à rendre à la mémoire d’un ancien ami, d’un ancien maître : c’était aussi un service à rendre à la philosophie.

L’habitude. — Comme l’indique son titre, le court et substantiel ouvrage de M. Lemoine se compose de deux mémoires distincts : l’un sur l’habitude, qui avait pu être lu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1869 ; l’autre sur l’instinct, dont des fragments considérables étaient déjà prêts pour l’impression, lorsque l’auteur a cessé de vivre. Ce sont là deux sujets inséparables s’il en est, et dont l’étude comparée s’est de tout temps imposée aux psychologues. Il y a même lieu de se demander si en dernière analyse ils ne se ramènent pas à un seul. L’habitude ne serait-elle pas, en effet, un instinct en germe et l’instinct une habitude enracinée ? Déjà Pascal se posait ce problème : « Qu’est-ce que nos principes naturels, disait-il, sinon nos principes accoutumés ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Ce qui n’était qu’une question sceptique dans Pascal est devenue au siècle suivant une théorie complète dans Lamarck : une théorie à laquelle les travaux de M. Charles Darwin ont donné de nos jours un intérêt philosophique plus grand que jamais.

Comme le voulait une saine méthode, c’est à l’habitude que M. Lemoine a consacré son premier mémoire : nous voyons tous les jours se former en nous, se déformer, grandir ou décroître, des habitudes dont il nous est relativement facile de suivre le développement : l’instinct, à quelque solution qu’on s’arrête, est un principe autrement profond et obscur : écartons-le pour le moment.

Tout n’a pas été dit sur l’habitude, il s’en faut. Quand on a constaté qu’elle se manifeste par une plus grande facilité dans les mouvements, par une sorte de tendance à reproduire des actes déjà exécutés ; quand on a rappelé, d’après Aristote, « qu’elle se forme peu à peu par suite d’un mouvement qui n’est pas naturel et inné, mais qui se répète fréquemment, » qu’enfin elle est comme une seconde nature, on croit trop souvent avoir épuisé la matière. La définition aristotélique n’est cepen-