Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/203

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
193
analyses. — e. de hartamann. La Religion de l’Avenir

finit plus tard par se considérer comme le Messie attendu. La pensée moderne ne peut pas plus partager les illusions de Jésus sur son rôle messianique, que sa foi dans la destruction prochaine du monde.

Quant aux autres enseignements de Jésus, ils consistent « en paraboles et en sentences, qui, attendu que Jésus acceptait simplement la métaphysique de la théologie juive, ne disent rien, pour ainsi dire, en fait de métaphysique et n’apportent rien de nouveau en morale. » La morale, en effet, s’y réduit aux préceptes mosaïques de l’amour de Dieu et du prochain, qui ne sont même pas suffisamment distingués des maximes de la morale utilitaire et de cette règle de la sagesse vulgaire : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait. C’est saint Jean, le premier qui a fait de l’amour le principe suprême de la morale, et qui l’a saisi dans son sens profond. « L’erreur fondamentale des adhérents du christianisme est double : elle consiste à croire qu’il faut chercher la valeur historique de Jésus dans sa doctrine plutôt que dans son influence personnelle sur son entourage ; ensuite que Jésus doit être considéré comme le fondateur de la religion chrétienne universelle. » Mais qu’on se demande ce qui resterait du christianisme, si l’on en retranchait tout ce que Jean et Paul y ont ajouté. À peine un fonds de croyances originales suffisant pour constituer une secte juive.

En réalité, ce que veulent les protestants libéraux en invoquant « le christianisme de Christ, c’est envoyer leurs propres idées dans le monde, c’est-à-dire envoyer les idées de la culture moderne naviguer sous pavillon chrétien. »

Le protestantisme libéral, au fond, n’est pas chrétien. « Il ne cherche qu’à profiter du respect pour la Bible, qui survit chez le peuple à la ruine de la foi dans la révélation. » Mais c’est un jeu peu honorable, un tour d’escamotage, » « un truc, » « une pure jonglerie. » Sans doute on n’a pas le droit de suspecter la sincérité des personnes, on ne peut que condamner leur illusion, et s’efforcer de la dissiper. Les protestants libéraux ont déjà une vague conscience de la fausseté de leur position : ils se sentent mal à l’aise en face de leurs adversaires. De là leur indignation contre l’indiscrète question et la brutale franchise de Strauss. Ils sont condamnés, en effet, à être plus intolérants que les protestants orthodoxes, par cela seul que leurs affirmations sont plus embarrassées que celles de ces derniers. Et ces hésitations ne leur permettent d’exercer qu’une influence médiocre sur les masses dont la foi robuste s’accommode mal des réserves et des distinctions subtiles.

Si le protestantisme libéral n’est pas véritablement chrétien, a-t-il, au moins, le droit de s’appeler une religion ? « L’homme qui porte en soi des « conceptions métaphysiques, telles que sa sensibilité en est affectée d’une manière positive, a de la religion. » C’est par la métaphysique, quelle qu’elle soit, c’est-à-dire par des conceptions générales sur l’origine, l’essence et la fin des choses, que sont inspirés et vivifiés dans chaque religion les pratiques du culte et les préceptes de la morale. Le