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démontré ; elle a eu tort de plier cette vue supérieure à son système.

À tous ces travaux, dont le but est de faire avancer la science, nous avons vu se joindre d’autres œuvres destinées à populariser ses résultats. Nous avons dû ne pas les oublier et cru devoir les réhabiliter. Leur nombre et leur importance témoignent d’une tendance et d’un progrès nouveau dans la culture intellectuelle. Il y a là un besoin, généralement senti, non-seulement de contempler les œuvres de l’art et d’en tirer une noble jouissance, mais de raisonner cette jouissance et par là de satisfaire une haute curiosité, d’arriver à la connaissance réfléchie de ce que le goût se contente d’admirer, de remonter aux principes de l’art, d’en connaître les lois générales et d’en pénétrer les plus secrets mystères. Ce symptôme est significatif et particulier à notre époque. Il dénote surtout chez la nation où ces œuvres sont goûtées et excitent l’intérêt presque populaire un degré d’instruction générale auquel il est désirable que les autres nations s’efforcent d’atteindre.

De là que pouvons-nous conclure ? Pour ceux qui se sentent appelés à cultiver cette science la voie est nettement tracée. Les conditions d’une esthétique nouvelle sont : — 1° une base expérimentale plus large, prise à la fois dans l’étude de la nature humaine et dans celle des œuvres de l’art qui réalisent le beau par toutes ses faces et sous toutes ses formes ; — 2° l’union sage et circonspecte de la spéculation avec l’observation ou l’expérience qui la féconde. Elle ne peut être écartée ; mais elle doit se joindre avec mesure et prudence à une étude patiente et complète, au commerce intime et direct avec l’art, ses œuvres et ses procédés ; — 3° la connaissance non vague et superficielle mais claire et approfondie des travaux déjà exécutés dans cette science et qui forment le domaine de son histoire. Mais celle-ci, malgré d’importants essais, reste à faire. Pour qu’elle se fasse, il faut que l’esprit soit éclairé mais libre, qu’il soit capable d’apprécier et de juger les travaux, de reconnaître le sens et la portée des découvertes, la valeur des solutions, de constater l’état actuel de la science au point où elle est arrivée. C’est cet esprit qui doit y présider, c’est celui du véritable historien. Mais pour cela, il faut n’être pas inféodé à un système. Avec toutes ces conditions on arrivera non à un impuissant éclectisme, mais à un système plus large, plus compréhensif, plus capable de résoudre les problèmes déjà en partie mais imparfaitement résolus. Ce système aura, il est vrai, à son tour, le sort de toutes les conceptions de la pensée humaine ; mais il marquera un nouveau progrès. Car, qu’on le sache bien, rien n’est définitif dans les systèmes ; mais rien n’est immobile.