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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/16

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qui est ici comprend au même degré quand on lui crie le mot sucre ; il arrive du fond du jardin pour en attraper son morceau. Il n’y a là qu’une association, pour le chien entre un son et telle sensation de saveur, pour l’enfant entre un son et la forme perçue d’un visage individuel ; l’objet désigné par le son n’est pas encore un caractère général. — Cependant je crois que le pas a été franchi (42 mois) ; voici un fait décisif à mes yeux. Cet hiver, on la portait tous les jours chez sa grand’mère, qui lui montrait très -souvent une copie peinte d’un tableau de Luini où est un petit Jésus tout nu ; on lui disait en lui montrant le tableau : « Voilà le bébé. » Depuis huit jours, quand dans une autre chambre, dans un autre appartement, on lui dit, en parlant d’elle-même : « Où est le bébé ? » elle se tourne vers les tableaux quels qu’ils soient, vers les gravures quelles qu’elles soient. Bébé signifie donc pour elle quelque chose de général, ce qu’il y a de commun pour elle entre tous les tableaux et gravures de figures et de paysages, c’est-à-dire, si je ne me trompe, quelque chose de bariolé dans un cadre luisant. En effet, il est clair que les objets peints ou dessinés dans les cadres sont de l’hébreu pour elle ; au contraire le carré lustré, lumineux, enserrant un barbouillage intérieur a dû la frapper singulièrement. Voilà le premier mot général ; la signification qu’elle lui donne n’est pas celle que nous lui donnons ; il n’en est que plus propre à montrer le travail original de l’intelligence enfantine. Car si nous avons fourni le mot, nous n’avons pas fourni le sens ; le caractère général que nous voulions faire saisir à l’enfant, n’est pas celui qu’elle a choisi ; elle en a saisi un autre, approprie à son état mental, et pour lequel aujourd’hui nous n’avons point de nom précis.

… 14 mois et 3 semaines. Les acquisitions des six dernières semaines ont été notables ; outre le mot bébé, elle en comprend plusieurs autres, et il y en a cinq ou six qu’elle prononce en leur attribuant un sens. Au gazouillement pur et qui n’était qu’une suite de gestes vocaux, a succédé un commencement de langage intentionnel et déterminé. Les principaux mots qu’elle prononce aujourd’hui sont papa, maman, tété (nourrice), oua-oua (chien), koko (poule, coq), dada (cheval, voiture), mia (minet, chat), kaka et tem ; les deux premiers ont été papa et tem, ce dernier mot très-curieux et digne de toute l’attention de l’observateur.

Papa a été prononcé pendant plus de quinze jours, sans intention, sans signification, comme un simple ramage, comme une articulation facile et amusante. C’est plus tard que l’association entre le nom et l’image ou perception de l’objet s’est précisée, que l’image ou perception du père a appelé sur les lèvres le son papa, que ce son prononcé par un autre a définitivement et régulièrement évoqué