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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/151

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profond, quoique bizarre et paradoxal. Ce qui surtout explique son récent succès et l’attrait qu’il offre à beaucoup d’esprits, c’est, outre le talent de l’écrivain et la verve qu’il déploie dans la polémique, son érudition variée et la clarté de son exposition, l’alliance étroite de sa doctrine avec le naturalisme, le commerce intime qu’il entretient avec les sciences de la nature dont il parle la langue, et sait ingénieusement s’approprier les découvertes. Nous n’avons pas à juger cette conception dans son ensemble[1]. On sait qu’elle se compose de trois parties. L’art y joue un très-grand rôle, puisqu’il est une de ces parties. Toutefois l’esthétique n’y est pas traitée en elle-même et pour elle-même, mais comme élément intégrant du système. Les disciples l’ont envisagée également de cette façon ; aussi est-elle loin d’être complète. Elle ne tient pas moins une place étendue et importante dans la philosophie de l’auteur. L’exposé qu’il en a donné dans son principal ouvrage (Die Welt als Wille und Vorstellung) est du plus haut intérêt.

Ses autres écrits sont remplis de pensées originales et profondes, d’analyses et de descriptions bien faites, d’aperçus neufs et variés sur les diverses parties de la science du beau et de la philosophie de l’art et des différents arts, les diverses branches de la littérature. Lui-même avait tout ce qu’il fallait pour être un véritable esthéticien. Chez lui, aux qualités du penseur se joignent le sens de l’art, exercé et cultivé, l’imagination et le goût, une érudition étendue et variée, et lui-même est artiste. Peut-on dire néanmoins qu’il ait fait faire un pas nouveau à cette science, qu’il y ait chez lui et ses disciples le germe d’une esthétique nouvelle ? Nous ne le pensons pas. La raison en est dans les principes mêmes de sa doctrine, dans sa conception même du beau et dans le rôle de l’art, tels qu’ils apparaissent dans ce système.

On sait que, pour Schopenhauer comme pour Herbart, le monde est un ensemble de phénomènes. Il est « le monde de la représention, Die Welt der Vorstellung. »

C’est du moins sa partie visible, ou qui s’adresse aux sens. Par là, l’auteur est kantien. Mais cela ne suffit pas pour expliquer et constituer la réalité ; à l’élément empirique doit se joindre l’élément métaphysique que l’esprit saisit aussi directement par intuition. Cet élément c’est la Volonté qui se révèle d’abord immédiatement à la conscience de l’homme (le microcosme) et qui s’applique à tous les êtres, à l’univers entier (le macrocosme). Principe universel et unique dont le monde dés phénomènes est la manifestation. En s’ob-

  1. Voy. le livre de M. Th. Ribot : La Philosophie de Schopenhauer, 1 vol. in-18. Germer-Baillière, 1874.