Ouvrir le menu principal

Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/105

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


IV

SOCIOLOGIE.


Abbozzo di Sociologia astratta, per Guarin de Vitry, Genova, 1874.

La science politique a reposé jusqu’ici sur certaines idées à priori dont elle a fait le fondement de ses constructions géométriques. C’est en partant de ces concepts qu’elle détermine ce qui est bien et ce qui est mal pour toutes les sociétés, sous tous les climats et dans tous les siècles. Les conclusions obtenues par une telle méthode revêtent le caractère de prescriptions absolues, instantanément applicables, obligatoires comme la morale elle-même. Voici que de divers côtés surgit une conception différente de la science des sociétés. Elle a reçu d’un philosophe français qui l’a renouvelée, mais non découverte, le nom de sociologie. Envisagés de ce point de vue les phénomènes sociaux sont semblables en nature sinon en espèce à tous les autres phénomènes : l’observation les recueille et l’induction érige en lois celles de leurs successions qui offrent une permanence relative. Nécessaires dans l’arrangement général des choses qui a prévalu, ces lois ne peuvent être dites obligatoires, puisqu’il ne dépend pas de la volonté des hommes de s’y soustraire. Qu’une société se développe ou décline, qu’elle naisse ou qu’elle meure, c’est toujours en vertu de ces lois mêmes. Elles expriment les conditions générales d’existence des corps sociaux comme les lois physiques, chimiques et biologiques expriment les conditions générales d’existence des autres corps. Bref, la sociologie est une histoire naturelle des sociétés ; elle constitue la biologie de ces organismes supérieurs qu’on appelle des peuples et les étudie dans leur structure et leur évolution absolument comme le naturaliste étudie les organismes individuels qui les composent. Maintenant, à cette science comme à toutes les autres correspond un art ; c’est la politique, qui est à la sociologie, ce qu’est la zootechnie à la zoologie. Les règles de la politique sont susceptibles d’une certaine généralité ; mais leur application est toujours subordonnée à la variété infinie des circonstances où se développe la vie sociale. Plus l’action du praticien politique est rationnelle, plus elle emprunte aux déterminations précises de la science, plus aussi elle est exactement adaptée aux exigences de l’heure et du milieu.

En Allemagne Kant et Herder, puis Schelling et Hégel, en Belgique Quételet, en France A. Comte, en Angleterre Stuart Mill, Bagehot et Spencer ont apporté diverses contributions à la conception, vraie ou fausse, que nous venons d’exposer [1]. L’Italie ne paraît pas lui être jus-

  1. Voir encore une conférence de Ecker à Fribourg en Brisgau sur la lutte pour l’existence dans la vie des peuples : Revue scientifique, 2e série, tome II, page 814 ; une brochure de M. Gaëtan Delaunay : Programme de Sociologie ou d’Histoire naturelle des Sociétés, Paris, 1872, et Revue positive, passim.