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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/101

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ses tentatives, au moins entrevoir quelques phases de cette longue lutte du droit nouveau contre l’ancien.

Il semble qu’on ait d’abord, pour faire acte de paternité, songé à suppléer de quelque manière au manque de liens naturels visibles entre le père et l’enfant. Le grand malheur de la paternité, en effet, c’était de n’être point évidente, d’avoir un caractère, en quelque sorte, abstrait et fictif. On songea donc à la rendre, pour ainsi dire, authentique. Apparemment l’on ne trouva pour cela rien de mieux que d’imiter ce qui rend la maternité indéniable, le fait même de l’accouchement. Il n’y a aucune autre manière d’expliquer la curieuse coutume qui s’est conservée jusqu’ici chez nos Basques, sous le nom de couvade, et dont on retrouve l’analogue chez d’autres peuples. La femme, aussitôt après sa délivrance, se lève et reprend son travail dans le ménage, pendant que l’homme se mettant au lit à sa place, reçoit les compliments d’usage et les soins dus à l’accouchée.

Bien d’autres usages semblent également être nés à l’origine, de cette préoccupation d’établir « ad oculos » des rapports de consanguinité entre le père et l’enfant. La paternité (qui à Rome encore n’avait un caractère officiel et légal qu’après reconnaissance expresse de l’enfant par le père), la paternité, même de nos jours chez diverses peuplades, doit s’affirmer par une véritable adoption ; et très-souvent , les cérémonies dont cette adoption s’accompagne comportent soit un simulacre d’enfantement, soit une transfusion de sang, ou quelque autre expression symbolique du lien naturel.

Peut-être faut-il voir aussi une autre forme de cette revendication des droits de l’époux et du père, dans l’union (si fréquente chez plusieurs peuples de l’Afrique), du propriétaire avec son esclave. L’homme épouse le moins possible la femme libre, qui, forte de l’appui de sa propre famille, est pour lui un véritable despote. De préférence il épouse son esclave, seul moyen pour lui de devenir chef de famille. Même marié à une femme de sa condition, on le voit souvent s’unir hors mariage à une esclave ; et, dans ce cas, les enfants qu’il a de celle-ci sont seuls regardés comme ses propres enfants. Ils héritent seul de ses biens personnels, comme seuls aussi ils lui doivent leurs soins dans la maladie ou la vieillesse. Au contraire, les enfants qu’il a de sa femme ne reconnaissent pas son autorité, ne lui doivent rien et n’attendent rien de lui: ils n’ont de devoirs et de droits que dans la famille de leur mère.

Si telle est encore la situation du père à l’égard de ses enfants là même où depuis longtemps déjà existe le mariage, on peut juger par là de ce que pouvait être l’autorité paternelle dans les âges antérieurs, par exemple sous le régime de la polyandrie !

Au reste, la polyandrie existe encore et n’est pas rare ; de plus, elle a, comme on le sait, laissé des traces jusque dans l’époque classique : César la signale chez les Bretons : « Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres cum fratibus, parentesque cum liberis. » (De Belle Gallico, V. 14.) C’est précisément ce que nous voyons