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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/553

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accident, ou l’être même? La valeur de la preuve métaphysique, sous quelque forme qu’elle se présente, dépend de la réponse qu’on fait ou qu’on suppose faite à cette question.

M. Béraud ne s’en embarrasse pas : à ses yeux tout est plus simple. L’idée d’infini n’a pas de valeur objective : elle est un produit du travail inconscient du cerveau. Le matérialisme est le vrai. Pour l’établir, il ne s’agit que de renverser l’argument spiritualiste tiré de l’unité et de l’identité du principe pensant. Toute pensée est multiple et variable : l’âme l’est donc aussi, c’est-à-dire qu’elle est matérielle. Est-il besoin de répondre que la multiplicité et la variabilité de la pensée dans sa ma- tière ne prouvent pas plus la matérialité de l’âme, que l’unité et l’iden- tité de sa forme n’établissent que l’âme est spirituelle. Les deux affir- mations sont paralogiques, et cette fois encore Kant a raison contre l’auteur. On peut accorder au matérialisme qu’il n’y a point de pensée sans mouvement, que ces deux faits sont comme deux faces d’une même chose, sans qu’il en soit pas là plus avancé. La substance matière nous est inaccessible comme la substance esprit; les deux conceptions sont d’ailleurs indiscernables, et la question, ainsi posée, est oiseuse autant qu’insoluble.

M. Béraud fait bon marché, il va sans dire, de l’argument de la croyance universelle, et la preuve kantienne fondée sur la nécessité d’une puis- sance qui assure l’avènement final du bien, ne trouve pas grâce non plus devant sa critique. Le fait que l’harmonie du monde physique et du monde moral n’existe pas, loin de prouver qu’elle sera réalisée un jour, nous donne le droit, selon lui, de penser qu’elle ne le sera jamais, et des raisons d’ordre scientifique confirment cette induction.

En niant la valeur démonstrative de l’argument moral, M. Béraud aurait raison contre Kant, si Kant était vraiment tombé ici dans l’inconséquence dont on a si longtemps triomphé. Sa critique des preuves de l’existence de Dieu échoue-t-elle, comme M. Béraud le croit encore, dans le dogmatisme final? Il n’en est rien. « A la vérité, dit l’auteur de la critique, personne ne pourra se vanter de savoir qu’il y a un Dieu; car s’il le savait, il serait précisément l’homme que je cherche depuis si longtemps. Ce qui caractérise tout savoir (s’il concerne un objet de la raison pure), c’est qu’il peut être communiqué aux autres, et par conséquent je pourrais espérer de voir ma science s’étendre merveilleusement par l’instruction que je recevrais d’un tel homme. Mais non, la conviction n’est pas ici une certitude logique, c’est une certitude morale, et comme elle repose sur des principes subjectifs (le sens moral), je ne puis pas même dire : il est moralement certain qu’il y a un Dieu, mais : je suis moralement certain. » Il ne s’agit donc pas ici pour Kant d’une preuve au sens ordinaire du mot, mais d’une raison de croire. Dans ces prétentions modestes, l’argument est inattaquable, et la critique de M. Béraud ne l’atteint pas. Au lieu de démontrer Dieu, Kant le postule et se borne à mettre en relief l’intérêt théorique et pratique attaché à cette foi.