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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/517

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on se rappelle que le moi d’un individu est une résultante constamment changeante. Après avoir démontré que nous sommes constitués par un nombre considérable d’éléments distincts ayant chacun une vie propre et indépendante, la physiologie moderne a fait voir que ce moi, qui semblait la partie fondamentale de notre être et que la philosophie ancienne considérait comme une sorte de personnalité mystérieuse placée au fond de nous-même, loin de pouvoir être considéré comme quelque chose d’unique, doit être envisagé comme un total d’éléments fort nombreux. Ce qui, à un moment donné, constitue le moi, c’est-à-dire cette sorte de chose interne que nous opposons à tout le dehors, n’est que le total des sensations, sentiments, idées, volitions actuelles ou passées présent à l’esprit à ce moment. Son unité est aussi fictive que l’est celle d’une armée.

Rien n’étant plus complexe et plus variable que les éléments dont la somme constitue le moi, on conçoit que rien ne doit être également plus variable que ce moi lui-même. Il ne semble fixe que parce que les éléments qui le constituent forment une trame non interrompue. On peut le comparer au cours d’un fleuve qui se renouvelle constamment bien que restant toujours le même fleuve.

Il n’est pas besoin d’observations bien longues pour reconnaître à quel point, sous le flux des événements, notre moi se modifie sans cesse. Le moi de l’enfant n’est pas celui du jeune homme, et celui du jeune homme n’est pas celui du vieillard. L’agrégat complexe de sentiments, idées, volitions, constitutifs du moi qui, il y a six mois, a pris telle résolution, regrettée aujourd’hui, n’était en aucune façon l’agrégat qui la regrette maintenant. On pourrait dire aussi, du reste, que ce moi nouveau n’appartient pas non plus au même individu, car la physiologie démontre que dans cet intervalle de temps les éléments constitutifs du corps se sont renouvelés presque entièrement.

Il suffit de nous examiner nous-même avec quelque soin pour reconnaître à quel point notre moi se modifie souvent d’un instant à l’autre suivant le milieu et les circonstances. Si le moi était quelque principe indépendant, rien ne serait plus uniforme, plus invariable que notre caractère et notre conduite ; or, l’observateur le plus superficiel sait qu’il n’en est pas ainsi. Le moi d’un homme sous l’influence d’une mauvaise digestion, ayant reçu une fâcheuse nouvelle, ayant fait une perte d’argent n’est pas le moi du même individu lorsque ses fonctions s’opèrent régulièrement ou qu’il vient d’apprendre un événement heureux : de là, la variété de nos jugements sur les mêmes sujets, les mêmes individus, suivant