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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/510

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de ce primitif état. Aujourd’hui encore, en dehors de certaines barrières infranchissables constituées par les lois sociales, les sentiments du moment sont, chez la majorité des hommes, les plus puissants, et les sentiments éloignés que la raison peut mettre en balance n’ont généralement qu’un bien faible rôle. Il suffit de voir combien les foules sont sujettes à l’émotion pour comprendre à quel point la raison a peu de prise sur elles. Ce n’est pas avec l’esprit clair et net d’un Archimède ou d’un Euclide qu’on fonde des religions ou qu’on entraîne des populations entières à la conquête de pays inconnus. Il faut parler le langage de la passion pour soulever les foules. Les fanatiques de toutes les croyances ont une intensité de sentiment qui les fait s’acheminer vers leur but à travers les plus formidables obstacles. Ils ont généralement aussi, du reste, une étroitesse d’intelligence qui les empêche d’apercevoir ces obstacles. Grâce à cette énergie de sentiment, le premier rôle sur la scène du monde leur a toujours été dévolu. Les esprits chez lesquels la raison a plus ou moins limité l’action des sentiments doivent renoncer à lutter d’influence avec eux.

Ce n’est, en réalité, que chez un bien petit nombre d’hommes que la raison peut, par l’opposition des sentiments contraires, lutter avec quelque succès contre les sentiments divers : amour, ambition, orgueil, envie, désir d’amasser, etc., qui sont les motifs habituels de la conduite. Chez les femmes, à part quelques exceptions infiniment rares, de telles luttes ne s’observent guère, et il faut les avoir étudiées bien peu pour croire que la raison puisse avoir une influence quelconque sur elles. C’est même précisément parce qu’elles agissent seulement sur nos sentiments et non sur notre raison qu’elles possèdent une si grande action sur nous. Le seul guide de leur conduite est l’impulsion du moment, c’est-à-dire, en langage physiologique, les sentiments que l’hérédité a mis en elles et qui, suivant ce qu’ils sont, constituent leur force ou leur faiblesse. Sans doute on peut les amener quelquefois à comprendre un raisonnement, les forcer à en reconnaître la justesse, leur faire prendre des résolutions bien arrêtées ; mais tout cela exercera sur leur conduite exactement autant d’influence que les discours que l’on pourrait tenir à une locomotive en auraient sur elle pour ralentir ou accélérer sa marche. En dehors des nécessités créées par le milieu social, la crainte que des principes religieux avaient inculquée dans leur âme pendant plusieurs siècles a seule peut-être pu avoir quelque influence sur leur conduite. En aura-t-elle longtemps encore ?

Pour vérifier expérimentalement tout ce qui précède, c’est-à-dire pour reconnaître que ce sont bien réellement les sentiments et les