Ouvrir le menu principal

Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/183

Cette page n’a pas encore été corrigée


DELBŒUF. — FORMATION DE L'ESPACE VISUEL 173

le jugement sur l'extériorité des objets est, en effet, fondé sur la motilité, sur la faculté de se mouvoir en sachant qu'on se meut. Mais j'accepte de l'auteur du Traité des sensations cette proposition que la sensation de lumière et de couleur, prise en elle-même, n'est pas étendue. (Première partie, chap. XI, g 12.)

Il semble pourtant, au premier abord, qu'une sensation de lumière est toujours rapportée à un point lumineux entouré dans l'espace d'un champ obscur , tandis qu'une odeur est toute en nous. C'est là une illusion qu'une réflexion attentive vient dissiper. Tous les sens peuvent nous fournir des impressions analogues à celles de la vision. Quand en hiver on reçoit la chaleur du feu qui brille dans l'âtre, on se la figure, elle aussi, comme jaillissant d'un centre calori- fique au milieu d'un espace froid; et l'aveugle qui vient se chauffer au soleil dans les premiers beaux jours, doit se représenter cet astre comme se mouvant dans une région de nature différente. Dans le silence des nuits la pendule est pour nous un point se distinguant par sa sonorité de l'étendue qui l'entoure. Et pour les personnes atta- blées sous le berceau qui font l'objet de l'anecdote contée tantôt, les lieux environnants étaient inodores mais renfermaient un cer- tain foyer d'infection dont la place était susceptible de détermina- tion. Tout ce qu'il y a de vrai dans cette remarque spécieuse, c'est que les sens qui nous fournissent des sensations vivement agréables ou désagréables, comme l'odorat, le goût, le sens de la température, ont une action énergique et que l'énergie de leur action masque leur faculté de projection. La vue et l'ouïe peuvent éprouver quelque chose de semblable. Après un séjour de quelque durée dans une obscurité complète la lumière d'une simple lampe nous éblouit, et, dans les premiers moments, nous sommes tout entiers à notre éblouissement et ne voyons rien en dehors de nous. C'est aussi ce qui se passe quand nous recevons un choc violent sur l'œil, ou qu'un vaste éclair déchire l'obscurité, ou que nous éprouvons une douleur vive et subite, comme celle que cause l'enlèvement d'une dent ; dans ces cas nous voyons, pour nous servir d'une expression fami- lière, mille chandelles : nous sommes tout entiers à l'impression subie, qui ne se présente pas avec les caractères de l'étendue. L'aveugle de M. Dufour ne voyait pas non plus, avant son opération, les couleurs comme étalées sur une surface. C'est ce qui est con- firmé par cette observation que le jeune opéré dut apprendre à dis- tinguer par la vue ce qu'est le mouvement, c'est-à-dire à recon- naître le mouvement. De même si, quittant un lieu de recueille- ment et de silence, nous sommes brusquement introduits au milieu du vacarme, dans une salle de skating ou dans une usine retentis-

�� �