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ANALYSES. — o. caspari. Trois Essais.

sance d’établir la nécessité logique universelle, la validité sans condition de leurs principes.

Kant n’est pas exempt de tout reproche. Il n’a pas vu que la mathématique est une métaphysique et il s’est trompé en donnant pour des jugements synthétiques a priori les jugements des géomètres, qui sont analytiques. Comme il avait creusé un abîme entre l’entendement et la raison, il lui a fallu imaginer le lien de l’intuition pure et créer le « schématisme » imparfait qui a compromis son œuvre. Il a fait la confusion, notamment, des formes pures de la mathématique avec les formes relatives de l’esthétique, lesquelles enferment en soi un élément incommensurable ; il a ainsi manqué de montrer que la contradiction inhérente au fait d’une intuition pure trouve sa solution dans l’esthétique, et il a ouvert le champ aux disputes stériles de ses successeurs sur le temps et sur l’espace.

M. Caspari veut donc restaurer la liberté par l’esthétique, et il écrit, p. 88 : « Il est dans l’esthétique une expérience connue depuis longtemps, que les traits d’un visage purement symétriques et absolument réguliers laissent froid pourtant et ne peuvent passer pour pleinement beaux. Cela a paru à beaucoup d’esthéticiens une espèce de paradoxe. Mais celui qui pénètre pro fondement dans l’essence du beau, celui qui comprend ici ce que ni les positivistes, ni les métaphysiciens ne veulent comprendre, c’est-à-dire que la liberté de l’individuation s’efface en tout ce qui est absolu et pur, et purement symétrique et régulier, à cause de la nécessité qui y est dominante, tandis que tout ce qui est vraiment beau doit porter en soi le moment de cette liberté individuelle, celui-là arrive bientôt à l’intelligence de ce fait. » Il faudrait séparer, continue M. Caspari, dans le schéma du temps, le rythme abstrait, absolu (que les positivistes placent au-dessus), du rythme concret, libre et beau. Le schéma de ce dernier, auquel nulle figure mathématique rigide ne convient, est le seul véritable postulat, et les vrais jugements synthétiques a priori ne se peuvent trouver que dans la seule intuition esthétique-logique où l’idée pure se colore des teintes de l’expérience et s’anime du mouvement de la liberté.

En définitive, je dirais plus simplement que M. Caspari veut réintégrer dans les formules de Kant l’élément incommensurable de la sensation et qu’il appelle l’artiste qui est en nous à devenir l’agent médiateur entre les deux puissances ennemies de notre raison et de notre entendement, de la liberté et de la nécessité. Mais j’ai peur vraiment que la phraséologie kantienne n’ajoute quelquefois à la difficulté du problème de la connaissance. M. Caspari prie en terminant les positivistes de suspendre leur travail jusqu’à ce qu’ils aient pu nommer un pur jugement synthétique à priori. Positivistes ou kantiens, sensualistes ou dogmatiques, force nous est cependant d’avouer tous, soit qu’un dernier point fixe manque au raisonnement humain, soit que tous nos jugements d’expérience sont coulés dans un certain moule que l’expérience actuelle n’a pas formé, soit que nous ne saurions nous passer d’hypothèses premières ou dernières, et la même impuissance se trahit toujours sous les différences de notre langage. Le danger est pareil de négliger ou d’expliquer les conditions générales que supposent nos artifices logiques.

Lucien Arréat.