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notre manière de concevoir la continuité par la divisibilité à l’infini[1].

Renonçons donc à creuser la notion d’espace, puisqu’on ne le peut sans sortir du champ qui nous est accessible ; et, en particulier, ne la rapprochons pas des idées de substance et de mode, dont l’obscurité profonde est une preuve qu’elles sont peu appropriées à la forme de notre intelligence.

On sait que Leibniz, pour expliquer l’espace, en a fait un mode des corps et l’a défini le rapport ou l’ordre des coexistences. Mais f espace, tel que nous le concevons spontanément, n’est pas précisément cela, vu que l’intuition nous le montre logiquement antérieur aux corps et même à toutes les figures qu’on peut y tracer. De plus, il y a, dans un sens très vrai, des ordres de coexistences qui ne sont pas dans l’espace, savoir, ceux que constituent les sentiments, pensées et volitions se produisant sur le théâtre éclairé par la conscience de chaque homme, théâtre bien distinct de l’étendue matérielle. Donc l’espace n’est pas l’ordre des coexistences ; il est seulement un ordre de coexistences ou, pour mieux dire, il est le lieu dans lequel se déploie un certain ordre de coexistences. Dès lors, pour distinguer cet ordre de coexistences d’avec les autres, il faut lui chercher un caractère spécifique, et nos facultés expérimentales ou rationnelles n’en indiquent qu’un seul, consistant en ce que l’ordre dont il s’agit est celui qui se déroule dans l’espace. Ainsi, nous nous retrouvons au point de départ, et la notion d’espace est bien irréductible.

À quoi bon d’ailleurs chercher à la définir, alors que tout le monde admet en pratique qu’elle est ce qu’il y a de plus clair, ou alors que toute science atteint son maximum de précision et de netteté dès qu’elle s’y ramène, dès qu’elle prend la forme géométrique.


VI. — De la distinction des mouvements absolus
et des mouvements relatifs.


C’est principalement en mécanique, lorsqu’il s’agit de définir le repos absolu et le mouvement absolu, que les géomètres peuvent

  1. Il ne me paraît pas impossible qu’il existe dans la nature, quoique ce soit peut-être tout à fait en dehors de la portée de notre esprit, une certaine continuité n’entraînant pas la divisibilité indéfinie, car le sens pratique admet parfaitement la continuité dans les mêmes choses dont il repousse la divisibilité à l’infini. Or nous devons tenir notre intelligence ouverte à toute lumière et attentive surtout aux moindres indications de nos facultés expérimentales, sauf à coordonner ensuite ces indications dans la mesure du possible. Mieux vaut d’ailleurs laisser subsister quelques contradictions apparentes, jusqu’au jour où l’on parvient enfin à trouver le point de vue d’où tout s’accorde naturellement, plutôt que de sacrifier à la logique étroite d’un esprit de système certains faits, certains éléments du vrai, en les atténuant ou les dénaturant.