Page:Revue philosophique de la France et de l'étranger, VII.djvu/218

Cette page n’a pas encore été corrigée
212
revue philosophique

fournit une confirmation indirecte des résultats de l’esthétique transcendantale, car le monde des phénomènes, ne pouvant être ni fini ni infini, ne saurait exister en soi. — Quoi qu’il en soit, cette révolution de 1769 l’avait conduit aux conclusions suivantes : 1° l’espace et le temps ne sont pas des concepts, mais les formes de la sensibilité ; 2° ces formes, comme les concepts de l’entendement, sont a priori ; 3° la connaissance sensible nous fait connaître les choses comme elles apparaissent, non comme elles sont ; 4° la connaissance rationnelle nous fait connaître les choses comme elles sont[1]. De ces quatre propositions, les trois premières ont passé de la dissertation de 1770 dans la Critique sans changement notable ; elles ont été le point de départ de ses méditations nouvelles. Que lui restait-il donc à trouver pour être maître de l’idée critique ? À quel problème a-t-il employé les douze années suivantes de réflexion silencieuse ? Quelle est cette œuvre laborieuse, « la plus pénible qui se put entreprendre en faveur de la métaphysique, et où toute la métaphysique passée ne pouvait lui être d’aucune aide, sauf le signal donné par le doute de Hume[2] ? » Il lui restait à renverser cette quatrième proposition, où se résume le dogmatisme, et qui le conduisait encore dans la dissertation de 1770 à des théories voisines du mysticisme de Malebranche. Pendant trente ans, depuis le jour où Knutzen l’avait introduit dans la métaphysique de Wolf, il avait considéré comme la propriété sacrée de la spéculation la conviction leibnitzienne que la connaissance rationnelle atteint les choses en soi. En 1770, il l’affirmait avec plus de force que jamais. Et cependant il se pose déjà la question qui fera plus tard l’objet de la déduction transcendantale : Gomment les choses s’accordent-elles avec les concepts de la raison ? C’est alors que le saisit le doute de Hume sur la possibilité de la relation causale a priori. Il était bien loin maintenant de ses conclusions sceptiques ; mais ne pouvait-il, comme lui, enfermer l’entendement et ses concepts a priori dans le monde des phénomènes ? Ce fut le trait de lumière qui éclaire en un instant la route entière. Dans la lettre à Herz de 1772, il le pressent, il l’annonce presque ; il en fut illuminé bien peu de temps après[3]. Le développement de ses pensées est désormais facile à suivre. Il cherche d’abord « si l’objection de Hume peut se généraliser », et il s’aperçoit bientôt que « la causalité n’est pas à beaucoup près le seul concept a priori. » Il cherche ensuite à en déterminer le nombre ; il trouve le principe directeur « pour mesurer l’entendement » dans l’opération intellectuelle du jugement, et dresse, à l’aide de la table logique des jugements, la table des fonctions de

  1. Voy. la Thèse de 1770 : De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible.
  2. Prolég., p. 17, 19.
  3. En reportant jusqu’en 1759 l’éveil du génie critique, M. Nolen entend le mot dans un sens plus étendu, et conséquemment plus vague, qui laisse dans l’ombre la question ici discutée. Voy. son ouvrage La critique de Kant et la métaphysique de Leibniz.