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Page:Revue du Pays de Caux n5 novembre 1902.djvu/12

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REVUE DU PAYS DE CAUX

Lord Kitchener, soldat Français.

En arrivant dans l’Inde, le Duc de Connaught y retrouvera le nouveau commandant en chef de l’armée Indienne, lequel n’est autre que le célèbre Lord Kitchener. Ce dernier a passé par Paris récemment, allant rejoindre son poste. Il y a passé avec rapidité et modestie, le temps de poser sa carte à l’Élysée, de faire des achats sur les boulevards et d’écouter une opérette en vogue. À propos de ce séjour dans notre capitale, un journal a conté une bien curieuse histoire qui se trouve fort exacte et qui, dès lors, aurait dû avoir plus de retentissement. En 1870, le jeune Kitchener, âgé de vingt ans, se trouvait en Bretagne ; les Prussiens déjà envahissaient la France ; on se battait. Cela le démangea ; il voulait se battre aussi. Il s’engagea dans les mobiles des Côtes-du-Nord, prit part à de nombreux combats ainsi qu’à d’intéressantes tentatives d’aérostation militaire. Kitchener, assurément, n’agissait point ainsi par amour de la France ; autant qu’on en peut juger par son caractère et ses actes, les Allemands lui sont plus sympathiques que les Français, et s’il s’était trouvé alors résider dans le Palatinat plutôt qu’en Bretagne, il est probable qu’il se fut enrôlé parmi nos ennemis tout aussi gaiement. Ce qui est à noter, c’est ce tempérament de guerrier qui ne se préoccupe ni de la couleur du drapeau ni des motifs de la lutte. Le cas est devenu très rare de nos jours ; il fut, jadis, assez fréquent. Kitchener, si moderne par beaucoup de côtés, appartient à la race disparue des grands ferrailleurs qui, de la Renaissance à la Révolution, portaient de droite et de gauche des coups héroïques sans regarder à autre chose qu’à la beauté des coups. Ce n’est pas une raison d’ailleurs pour nous dispenser d’éprouver quelque reconnaissance pour cet Anglais qui s’exposait, pour nous, à la mort avec une si crâne insouciance et qui n’a jamais songé à s’en targuer, même aux heures où la presse Française lui fut le plus dure et le plus injuste. Quand il repassera par Paris, il sera bon de lui en dire quelques mots ; et ce sera aussi un moyen de marquer aux officiers Anglais combien nous avons apprécié leur très noble et très chevaleresque attitude à l’égard de notre vaillant Villebois-Mareuil. C’est répondre à la pensée des preux comme lui, comme Botha et de Wet que de maintenir l’usage de ces saluts d’épée qui sont l’ornement du courage et la poésie de la force.