Ouvrir le menu principal

Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/38

Cette page a été validée par deux contributeurs.
158
REVUE DU PAYS DE CAUX

l’endroit où l’arbre pénètre dans la mer, il entre une grande quantité d’eau que l’on pompe incessamment. Ce n’est pas du tout rassurant à voir. J’aimerais mieux être boulanger que mécanicien. Les boulangers ont une gentille petite installation qui sent le pain frais et la brise salée tout ensemble.


Dimanche, 7 septembre.

Hier soir a eu lieu le concert pour les veuves des marins naufragés. Tous les talents du bord avaient été réquisitionnés. Deux passagers ont joué du piano, fort bien, ma foi ! Le commissaire a chanté de sa plus belle voix, et le docteur a joué de la flûte. Un monsieur a dit quelques monologues idiots et l’on a fini par le duo des Contes d’Hoffmann savamment écorché. La quête a été faite par une belle dame tout de rouge habillée et même un peu décolletée. Le rastaquouère Mexicain, orné de ses multiples épingles de diamants, lui donnait le bras. Pendant le concert, je me suis échappé quelques instants pour aller respirer l’air frais de la nuit. Il faisait clair du lune et là-bas, à l’arrière, les pauvres émigrés chantaient des chœurs de leurs pays, avec bien plus de conviction et de sentiment que nos artistes improvisés. Quelle nuit magnifique ! on ne pouvait se lasser de contempler ce spectacle de féerie.

J’ai oublié, je crois, de mentionner que mon Italien est devenu depuis plusieurs jours déjà, une véritable marmotte. Il ne se lève plus, ne mange plus, ne remue plus. C’est un compagnon de route idéal ! je me prends parfois à oublier sa présence et à jeter sur lui mon paletot et mon plaid ; mais cela ne le réveille pas. Il est plus immobile qu’un trépassé. Quant à mes autres compagnons, je ne me suis lié avec aucun ; je me borne à échanger par ci, par là, quelques paroles banales, très banales !


Fifth Avenue Hotel — New-York, lundi, 8 septembre.

Hier, nous avons dîné très gaiement. Le dernier soir, la Compagnie Transatlantique a continué de donner un grand festin à ses passagers. Les desserts sont très compliqués ; il y a même des pétards contenant des coiffures en papier dont chacun s’affuble. Le tout est arrosé d’un petit champagne inoffensif mais qu’on trouve délicieux, tant on est content de toucher au but du voyage. Le pilote, dans l’après-midi, avait apporté des journaux ; il semblait qu’on fut ainsi rentré dans le monde civilisé.

Ce matin, nous nous sommes réveillés en rade de New-York.