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Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/36

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REVUE DU PAYS DE CAUX

près de 400 francs que j’ai porté au père de l’enfant. Ce brave homme était ravi. Il est tout plein d’illusion sur l’Amérique et s’imagine qu’on y trouve autant d’or que de cailloux. Les émigrés sont bien mal installés à l’arrière. Beaucoup souffrent du mal de mer et cet entassement doit être bien pénible.

Vers 3 heures de l’après-midi, la mer est devenue grosse. Les lames sont énormes et livides. Leur masse grise couronnée d’écume jaunâtre emplit cet horizon sans fin derrière lequel on ne pressent que le vide. Toute l’immense carcasse de la Bretagne tressaille sous les coups de l’Océan. Dans les couloirs, on oscille désespérément et les rencontres menacent d’être périlleuses : on se fait vis-à-vis en une sorte de quadrille interminable. Quelques chutes sur le pont. Le spectacle est grandiose assurément mais beaucoup de gens sont privés de le contempler et… pensent à autre chose. Un panache de fumée a été signalé au nord-ouest. C’est un vapeur d’assez petite dimension qui disparaît par instants derrière les lames. Puis le crépuscule vient amenant l’ennui et le désœuvrement. J’ai la tête serrée et j’essaie en vain de lire. Du reste, j’ai remarqué que, les premières heures, on dévorait les romans, puis que ce beau zèle se ralentissait très vite et qu’à la fin les coupe-papiers demeuraient stationnaires : impossible en effet de travailler et de réfléchir. On se laisse vivre d’une vie toute animale qui doit être très reposante pour l’esprit. Le spectacle de ces étendues liquides endort la pensée…


Vendredi 5 septembre.

Hier, toute la journée, nous avons été ballottés d’une manière terrible. J’ai passé la nuit de mercredi à jeudi à caramboler entre la cloison de ma couchette et la planche à roulis qu’on avait dû ajuster. Ma valise a dansé de tout son cœur et mes chaussures se sont livrées à un violent assaut de boxe. Comment dormir avec tout ce vacarme ? Il semblait de plus que la machine eût des arrêts ; soudain, on ne la « sentait » plus, puis son mouvement reprenait avec une trépidation qui secouait le navire d’un bout à l’autre. Tout grinçait, criait, tapait.

Ce matin, le calme est revenu. Les victimes de l’ouragan, reprennent leurs places sur le pont et tous les fauteuils pliants sont de nouveau rangés en face de l’océan. On entend le piano qui résonne en bas sous les doigts de fer d’une vigoureuse Allemande,