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Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/30

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REVUE DU PAYS DE CAUX

contradiction avec la civilisation actuelle ; tout au contraire son rôle est conforme à ses aspirations ; son succès s’est opéré d’après les principes qu’elle a posés ; sur l’escalier qu’il a gravi, tout le monde peut se lancer avec l’espoir d’atteindre la dernière marche.

Un autre trait — de beaucoup le plus important — semble devoir caractériser le millionnaire d’aujourd’hui. Il n’est pas un fondateur de privilèges ; il traverse la société comme un météore semant autour de lui sa richesse : il ne l’agglomère pas sur la tête de ses enfants. Les idées d’Andrew Carnegie, sur ce point là, sont d’une précision lapidaire puisqu’il ne craint pas de dire que mourir riche équivaut à mourir « déshonoré ». Chose étrange, Cecil Rhodes qui, par ailleurs, ressemblait aussi peu que possible à Carnegie, en professait d’analogues. « Aucun homme, disait Rhodes, ne devrait laisser sa fortune à ses enfants. C’est les vouer au malheur. Donnez à vos garçons l’éducation la plus parfaite et la plus complète que vous puissiez leur donner et puis laissez les faire leur chemin. Et disposez ensuite de votre argent pour le bien public ». Même tendance chez le suédois Nobel, le célèbre inventeur de la dynamite « Mon expérience personnelle, écrivait-il, m’a convaincu que les gros héritages, dans ce temps-ci, sont propres à hâter la dégénérescence de l’humanité. Je n’approuve même pas que des enfants héritent de leurs parents plus qu’il est nécessaire pour les mettre à même de perfectionner leur utilité sociale ». Voici un Américain, un Anglais, un Scandinave dont deux ont déjà en mourant, fait de leurs millions le noble usage que l’on sait, dont le troisième recherche le meilleur usage à faire du milliard qu’il a gagné ; ces trois hommes si différents d’origine, de caractère, de goûts, tombent d’accord pour condamner le principe de l’héritage. Ils le condamnent avec exagération, d’une façon trop absolue et trop paradoxale ; leur opinion pourtant est partagée en partie au moins, par nombre de leurs contemporains. On a fait le relevé de ce que 25 millionnaires américains morts depuis une vingtaine d’années, avaient légué aux établissements d’enseignement des États-Unis, sans parler des fondations de bibliothèques, d’hôpitaux, etc… Le total s’élève à près de 500 millions.

Il y a là une tendance qui fait son chemin. Qu’en adviendra-t-il ? L’avenir le dira. En tous cas il ne faut pas la confondre avec les doctrines collectivistes ; elle en est aux antipodes. Tous ces millionnaires sont des partisans déclarés de la liberté testamen-