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Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/29

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UN MILLIARDAIRE AMÉRICAIN — ANDREW CARNEGIE

Cette « occasion » qui est un élément si indispensable dans l’élévation du millionnaire est indépendante de la chance. Il faut en plus la chance de chaque jour, surtout au début. Si le petit bateau qui servait au futur commodore Vanderbilt à transporter des légumes avait naufragé le premier mois, qui peut dire s’il fut arrivé à réparer la brèche terrible faite par ce naufrage à sa fortune naissante ?

La chance, l’occasion, le sens des affaires, quoi encore ?… La pauvreté, dit Carnegie. C’est une de ses marottes que les gens riches de naissance ne produisent rien et que tout bon millionnaire doit avoir été pauvre. Et de fait, la plupart se sont mis à la besogne « pieds-nus, la poche vide » ; la foi en leur étoile était leur seul capital. D’où vient cette particularité, car l’expérience prouve, par ailleurs, de façon indubitable, que la pauvreté brise plus de ressorts qu’elle n’en fabrique. Si l’on examine la vie des Vanderbilt, des Astor, des Carnegie, etc… on y relève un trait commun qui paraît fournir l’explication du problème. Le premier argent gagné est immédiatement appelé à produire ; ce qu’il produit est placé de même et ainsi de suite. L’habitude est si bien prise que l’avoir, devenu considérable, continue d’être engagé tout entier dans des entreprises productives et par conséquent risquées. Le millionnaire qui s’attarde en route est perdu. Pour édifier sa colossale fortune, il faut qu’il suive une progression constante et dont aucun terme ne se fasse attendre ; il faut, en un mot, qu’il ne se trouve jamais satisfait. Celui qui hérite a des habitudes et des goûts, provenant de son éducation, à satisfaire ; celui qui part sans rien est sans besoin ; tous ses désirs, toute son attention sont tournés vers les sommes à amasser ; de là vient que le millionnaire en général a connu la pauvreté.

Si un tel ensemble de conditions indique qu’il ne saurait être légion, nous voyons d’autre part qu’il peut être n’importe qui. Par là, le millionnaire moderne se rattache à la démocratie et s’affirme comme l’un de ses fils. Le soldat démocratique a, dit-on « son bâton de maréchal dans sa giberne » ; celui de l’ancien régime ne l’avait point. De même, le millionnaire démocratique n’est pas un privilégié, l’héritier d’un blason illustre ou d’un château célèbre ; c’est un travailleur sorti du rang, du dernier rang même et dont la fortune capricieuse a fécondé le travail intelligent.

Celui-là ne surexcite pas l’instinct égalitaire. On peut le jalouser ; on ne voit pas en lui un ennemi public. Il n’est pas en