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Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/28

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REVUE DU PAYS DE CAUX

trie de l’extraction du pétrole se révèle ; Carnegie qui est là, sur place, y apporte tout l’argent dont il peut disposer. L’affaire se trouve être magnifique. Enfin, la Compagnie de chemins de fer où il a fait toute sa carrière expérimente sous ses yeux un pont métallique. C’est le premier ; jusque-là, on les faisait en bois. Le succès est complet ; d’ailleurs l’acier commence à se substituer au fer. Carnegie fonde une usine pour faire de l’acier et des ponts…

Il va de soi que tout cela suppose de l’initiative, de la décision et surtout un travail persévérant et opiniâtre. Qui ne voit pourtant que les circonstances ont joué dans cette existence le rôle prépondérant ; enlevez les circonstances, c’est-à-dire la Compagnie de chemins de fer, la guerre de Sécession, les wagons-lits, le pétrole et le pont métallique ; il reste un chef d’industrie ambitieux, habile à manier les hommes, prompt à s’orienter, qui, partout, sans doute, eut progressé, mais pour arriver à un résultat moyen comme son talent et comme son effort.

Si l’on y regarde de près, on s’aperçoit que le cas d’Andrew Carnegie n’est nullement unique. Le millionnaire qui a forcé le destin par son génie est encore à trouver. Chez presque tous, c’est le « sens des affaires » qui, fécondé par « l’occasion », a engendré l’énorme fortune. Le sens des affaires est une grande qualité ; ce n’est pourtant qu’une qualité de second ordre et elle est assez répandue ; l’occasion, par contre n’est pas fréquente ; la conjonction des deux éléments est donc rare. En employant tous les bénéfices provenant de son commerce de fourrures à acheter du terrain autour de New-York, alors une petite ville, John Jacob Astor pouvait-il prévoir de façon certaine la métropole qui s’élèverait là cent ans plus tard ? En se lançant à corps perdu dans la construction du chemin de fer transcontinental, Leland Stanford ne s’exposait-il pas à ce que les énormes dépenses de l’entreprise ne fussent pas couvertes par un accroissement assez rapide du transit entre l’Est et San Francisco ? Beaucoup de villes Américaines pouvaient supplanter New-York ; Astor a mis son argent sur la bonne ; qui nous dira le nombre d’hommes, peut-être plus intelligents et mieux doués que lui, qui avaient fait la même chose au profit d’autres villes aux perspectives florissantes et qui se sont trompés ? De même, il s’est trouvé dans l’histoire du développement de la Californie, une heure où cette région a ressenti encore inconsciemment le besoin d’être reliée par chemin de fer à l’Océan Atlantique ; Stanford a profité du moment psychologique.