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Page:Revue du Pays de Caux n4 septembre 1902.djvu/11

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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE

noirs » comme l’appelle le Temps, a lassé la patience de son président. Ce digne homme n’a pas même réussi à attendre la fin de son mandat ; il a décampé. Peut-être s’est-il chargé lui-même de quelque mission lointaine ; le poste le plus envié là-bas n’est pas celui de chef de l’état, mais d’ambassadeur en Europe ; on s’inspire du mot célèbre du feu prince d’Orange, lequel déclarait que, dès son avènement au trône, son premier décret serait pour se nommer ambassadeur à Paris. Donc le président d’Haïti a filé, laissant derrière lui, cela va de soi, nombre de candidats à sa succession qui n’avaient pas attendu son départ pour s’entredévorer. Dans le but de préparer l’élection présidentielle, un gouvernement provisoire a été formé ; son chef se nomme le général Boisrond-Canal. Ils ont là-bas des noms délicieux. Que dites-vous du général Thésée Monfiston qui a pris une part active à ces récentes péripéties et de M. Sénèque Monplaisir qui se présente aux suffrages des électeurs ? Jadis les Haïtiens ont eu un empereur, un esclave émancipé qui se fit couronner solennellement sous le nom de Faustin ier. Il avait fait copier à Paris les vêtements du sacre de Napoléon ier et ceux de l’impératrice Joséphine pour son épouse, Adelina, qui était une jolie négresse à dents blanches comme l’hermine de son manteau. Faustin ier régna peu, mais il eût le temps de créer une noblesse aux appellations prestigieuses : le duc de la Marmelade et le duc de Trou-Bonbon en étaient les plus beaux ornements ; bien d’autres sucreries figuraient dans le Gotha de cet empire éphémère. Depuis lors, les Haïtiens ont adopté la forme républicaine, mais ils ne sont pas devenus beaucoup plus sérieux et il est probable que ni le général Thésée Monfiston ni M. Senèque Monplaisir ne réussiront à les rendre tels. La République Dominicaine qui occupe l’autre moitié de Saint-Domingue est peut-être un peu moins folâtre que celle d’Haïti, mais elle ne vaut guère mieux. Or, prise entre Cuba et Porto-Rico ou les Américains sont installés, ici en maîtres et là en protecteurs, Saint-Domingue n’a qu’à bien se tenir ; si elle n’est pas sage, le drapeau étoilé pourrait bien quelque jour flotter sur ses rivages et les Haïtiens, bien entendu, seraient hors d’état de se défendre malgré qu’ils possèdent un superbe navire de guerre harmonieusement baptisé la Crête à Pierrot !