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REVUE DU PAYS DE CAUX

de la fortune qui devait lui servir de levier ; l’étrange de la chose c’est qu’il fit tout cela en simple particulier et demeura tel après le succès. Le cas est certainement unique. Ce millionnaire fut un grand idéaliste et un grand désintéressé ; il ne demanda à l’argent ni puissance, ni pouvoir ; il ne connut ni l’ivresse de l’or, ni la soif de la domination : il voulait créer, voilà tout ; créer de la vie, du progrès, de l’avenir… Sans doute c’étaient la vie Anglaise, le progrès Anglais, l’avenir Anglais qu’il avait en vue. Pourtant, il ne fut point exclusif ni chauvin ; au dessus de sa patrie, il plaçait ce « droit du plus civilisé » qui, à ses yeux, primait tous les autres. En voici une curieuse preuve. On sait dans quel misérable état le Portugal laisse ses colonies. Cecil Rhodes n’eût aucun scrupule à le dépouiller. Au contraire, il applaudit quand la France s’empara de Madagascar ; le chauvinisme de ses concitoyens s’exaltait ; il leur tint tête, presque seul, et proclama le droit des Français à civiliser la grande île.

Ses tendances idéalistes se marquent encore dans le souci qu’il avait d’éclairer le passé de la Rhodesia ; car ce pays eût un passé et le mystère plane sur la cité de Zimbabwe, dont on a exhumé les ruines, sans savoir s’il faut en faire remonter l’origine aux Phéniciens ou aux Arabes d’avant l’Islamisme. Cecil Rhodes, comparant le Livre des Rois avec des textes de Diodore de Sicile, se demandait si ce n’était point là le pays d’Ophir dont parle la Bible. Ce problème le passionnait et il collectionnait de même, avec un soin jaloux, les médailles provenant des missions, fondées en ces lieux au xvie siècle, par les Jésuites et détruites depuis. Et cet homme extraordinaire s’occupait, l’instant d’après, de faire venir d’Asie Mineure des chèvres Angoras pour améliorer les nombreux troupeaux du Sud-Afrique : il n’y avait pas pour lui de petit problème…

Le testament de Cecil Rhodes, qui est fort long et remarquable d’un bout à l’autre, achève de bien faire connaître cette haute personnalité et de rectifier en même temps les jugements erronés dont il a été si souvent l’objet. Sa première pensée est pour la Rhodesia ; il lui lègue ses fermes et lui confie son sépulcre. Sa seconde pensée est pour le « gouvernement Fédéral de l’Afrique du Sud ». Il lui laisse la résidence princière qu’il s’était créée près de Cape-town. Or, ce gouvernement, non seulement n’existe pas encore, mais la Fédération dont il serait le symbole et le représentant, n’est pas formée. Certains prétendent même que sa formation est