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REVUE DU PAYS DE CAUX

UN PROCÈS ÉLECTORAL AUX ÉTATS-UNIS



Parmi les spirituels voyageurs à qui l’Amérique inspira des fantaisies humoristiques, nul ne vaut le Baron de Mandat-Grancey, ancien officier de marine, et qui posséda longtemps un ranch de chevaux dans le Dakota. Tous les deux ans environ, l’aimable Français faisait à son ranch une visite, et rapportait du Far West les histoires les plus amusantes. Il en est une qui nous revient en mémoire en cette période d’agitation électorale, et bien que nous ne sachions plus dans lequel des livres de M. de Mandat-Grancey[1], il convient de l’aller chercher, nous nous hasardons à en raconter le canevas à nos lecteurs.

Un magistrat, le juge Hiram, était candidat. Son concurrent le serrait de près. C’étaient de ces tournois oratoires comme seuls les Américains savent en organiser ; on se battait à coups de discours. Anémique et dispepsique, long, maigre, osseux, le pauvre juge Hiram se desséchait à pérorer : l’organe tonitruant de son robuste adversaire avait toujours raison de ses efforts : son prestige déclinait et les membres de son comité avaient la mine longue.

L’un d’eux suggéra enfin quelque chose d’admirable : s’entendre avec un entrepreneur pour organiser le soir qui précéderait l’élection d’énormes projections lumineuses, propres à populariser les actes de la vie du candidat. Dans sa vie, il n’y avait rien de remarquable, mais on eût vite fait de lui bâtir une légende et, ledit soir venu, les habitants des villes du district contemplèrent en effet de magnifiques tableaux qui se déroulaient sur tous les pans de murailles vides qu’on avait pu trouver. L’un représentait le juge Hiram « distribuant la justice », — un autre, le juge Hiram « dévoilant un cas de corruption », — un troisième, le juge Hiram « sauvant, au péril de sa vie, un enfant qui se noyait »… et ainsi de suite. Les adversaires étaient consternés. De tous côtés, on n’apercevait que le juge Hiram dans des attitudes nobles, foudroyant des coupables, secourant des malheureux, consolant des

  1. Plon, Éditeur.