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Page:Revue du Pays de Caux n1 mars 1902.djvu/44

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REVUE DU PAYS DE CAUX

c’est curieux à cause de tout le talent qu’y a mis l’auteur ; c’est captivant parce que la question est des plus hautes et des plus actuelles. Qu’a voulu prouver M. de Curel ? On s’est pas mal disputé pour découvrir ses intentions finales. Au fait, en avait-il ? Ce n’est pas certain. En tous cas, voici ce que l’on découvre dans son œuvre et ce sont, en fin de compte, deux idées très justes. La première, qu’il est impossible de civiliser des barbares autrement qu’en les christianisant ; la seconde, que cette christianisation demeure très superficielle et très précaire. Qu’est-ce qui a prise sur la fille sauvage ? C’est la religion. À quoi tient cette religion ? À un fil. Tout rationaliste qu’il est, Paul Moncel est bien obligé de confier sa pupille à un couvent et quelle que soit l’empreinte mise sur celle-ci par le couvent, un rien suffit à l’effacer. L’explorateur et la religieuse sont également impuissants. Les hérédités ne se remplacent pas ; elles se perdent et s’acquièrent lentement. Vous avez beau éduquer le barbare, l’instruire à fond, le transplanter, le dépayser, il ne peut devenir semblable à vous ; des abîmes le séparent de vous…

Ces idées, qui ont été d’ailleurs étudiées et exposées scientifiquement, ont ceci de bon qu’elles éclaireront beaucoup l’œuvre de la colonisation sans la décourager. Il importe que le zèle des pionniers de la civilisation, missionnaires ou autres, ne se ralentisse pas ; mais il faut aussi qu’il soit moins entier, moins absolu, que leur confiance en eux-mêmes ne s’exalte pas en d’imprudentes audaces, qu’ils ne bouleversent pas d’une main violente et systématique, les lois, les coutumes, les traditions, la mentalité du peuple qu’ils veulent conquérir, auquel ils désirent ménager l’accès d’une vie supérieure. Il y a bien peu de religions, si rudimentaires soient-elles, qu’on ne puisse vivifier par la notion de la fraternité, base du christianisme au point de vue de son rôle d’expansion ; il y a bien peu d’organisations sociales, quelle qu’en soit l’imperfection, auxquelles on ne puisse superposer la notion de l’égalité de la justice, essence de la civilisation moderne au point de vue politique… La grande leçon qui se dégage des expériences faites et que le dernier congrès de sociologie coloniale, réuni à l’occasion de l’Exposition universelle, a d’ailleurs proclamée, c’est qu’il faut laisser aux peuples retardataires, le plus possible de ce qu’ils ont acquis et ne leur apporter que ce qui parait strictement nécessaire à leur Européanisation progressive. Quant à considérer que cette Européanisation ne peut pas être légitime-