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Page:Revue du Pays de Caux n1 mars 1902.djvu/37

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LA DERNIÈRE GERBE DE VICTOR HUGO

Le sentiment de la nature, si vif chez Victor Hugo, le ramène sans cesse aux contemplations intérieures. C’est une habitude de son esprit d’associer la vie physique du globe à la vie morale de l’âme. Il les compare, les entremêle, les explique l’une par l’autre ; il tire de ces rapprochements ses plus hautes leçons de philosophie. Ainsi dans la pièce intitulée « Les Degrés de l’Échelle » dont un vers résume la morale.

L’homme, roi pour la brute, est un forçat pour l’ange,

et dans cette autre étrange pièce « l’Éponge » qui est la splendide ébauche d’une œuvre de génie, et enfin dans ce « Dialogue avec l’Esprit » qui se termine par ces mots :

Il faut que l’homme soit : car dans l’inaccessible
Entre l’être d’en bas et les êtres des cieux
Les humanités sont des ponts mystérieux.

Beaucoup d’inachevé, d’incomplet dans tout cela ; beaucoup d’impasses où la poésie se fourvoie ; il ne saurait en être autrement puisqu’il s’agit, après tout, de poésies de rebut, de manuscrits délaissés, d’esquisses abandonnées ; mais c’est le rebut du génie, c’est-à-dire quelque chose qui dépasse encore la moyenne. Et ces imperfections, ces échecs, ces erreurs nous charment, nous autres simples mortels, parce qu’elles rapprochent de nous le grand homme, qu’elles nous le montrent peinant, se trompant, tâtonnant ; et par là, les sublimes éclairs de sa vision nous paraissent plus humains, eux aussi, et plus réconfortants pour notre faiblesse.

Ça et là reparaissent le chantre des pensées tendres, l’avocat de l’amour et du foyer, l’ami des enfants, si expert en « l’art d’être grand-père, » — puis le proscrit de Décembre épris à jamais de la liberté, ennemi de toute servitude qu’il identifie, comme on faisait en sa jeunesse, avec toute royauté — et enfin le grand visionnaire devant qui se lèvent les chaos grandioses, les murs fantastiques, les imaginations apocalyptiques. Il décrit les ruines de la tour de Babel d’une façon mi-précise, mi-symbolique qui eût fait tressaillir d’aise le crayon de Gustave Doré et la vieille idée de la transmigration des âmes dans le corps des bêtes, lui inspire une fantaisie macabre d’un puissant effet. L’ouvrage contient encore des fragments de dialogues et des pensées détachées dont quelques-unes sont d’une belle venue.