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Page:Revue du Pays de Caux n1 mars 1902.djvu/13

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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE

Y a-t-il encore une Pologne ?

Mais parfaitement, et plus que jamais. C’est M. Prudhomme qui est surpris ! Il avait toujours entendu dire que le grand Frédéric de Prusse, la grande Marie-Thérèse d’Autriche et la non moins grande Catherine de Russie, avaient réussi à en débarrasser le monde, voici près de 140 ans : entreprise généreuse, car il n’y avait pas moyen de s’entendre avec ces Polonais qui s’obstinaient à vouloir rester les maîtres de se disputer entre eux comme bon leur semblait ! On en fit trois morceaux et M. Prudhomme pensait également que lorsqu’on est coupé en trois morceaux, nation ou individu, on n’existe plus. Erreur ! Une nation vit en trois morceaux : elle vit mal, mais elle vit et un siècle plus tard, on trouve les trois morceaux occupés à préparer leur réunion tout comme si on ne les avait séparés que de la veille.

Si vous voulez savoir ce qu’était la Pologne au xviie siècle, tracez sur une carte d’Europe deux lignes partant de la mer Noire et remontant vers la Baltique, l’une qui longera le Dniester, les Karpathes, l’Oder et ira aboutir près de Dantzig, l’autre qui suivra le Dnieper jusqu’aux environs d’Ekaterinoslaw et montera de là tout droit vers le nord jusqu’à Wiazma près de Moscou pour obliquer ensuite vers le nord-ouest et finir à Narva dans le golfe de Finlande. À l’exception de la Prusse Ducale agglomérée autour de Tilsitt et de Kœnigsberg, tout cet immense territoire appartenait à la « République Royale » de Pologne, République aristocratique dont le chef élu prenait le titre de roi.

La population qui habite actuellement dans les limites de la Pologne du xviie siècle s’élève à plus de 48 millions d’âmes ; et là-dessus, il y après de 30 millions de Polonais. Vous entendez bien : nous disons trente millions de Polonais. Et je vous demande un peu si cela a le sens commun de traiter de quantité négligeable une race qui, à son foyer même, compte un pareil nombre de représentants ! C’est de l’aberration. On peut détruire son foyer tant que l’on voudra. Il est de toute certitude qu’elle arrivera à le reconstruire. Il faut être bouché comme seul un homme d’État peut arriver à l’être, pour ne pas apercevoir la nécessité historique de cet avenir. Qui de l’empereur d’Allemagne ou de l’empereur de Russie s’en rendra compte le premier ? Celui-là a de grandes chances de devenir roi de Pologne et ce ne sera pas un mince avantage pour sa couronne impériale que d’y adjoindre un