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ne voulant toujours pas admettre combien je suis un noctambule de Constantinople. Je continue donc ma promenade suivi de ce gentil compagnon imposé.

En bas, sur la petite place, il fait tellement doux, ce soir d’octobre, que je trouve les habituels « mussafirs » en turban, assis à fumer dehors, comme en été, et je prends place parmi eux, à la belle étoile.

La vie est revenue en moi, ces derniers jours, je ne désespère plus maintenant de revoir encore ma chère Turquie, à un autre voyage, mais, pour sûr, je ne serai plus jamais un habitant d’Ortakeui, un familier de ces humbles petits cafés autour de la mosquée, les soirs d’automne...


Dimanche 23 octobre.

Le départ de Constantinople. Je quitte, avec un serrement de cœur, la vieille maison d’Ortakeui, que j’ai habitée plus d’un mois.

A bord du paquebot, j’apprends que l’appareillage, prévu pour six heures, est remis à dix heures du soir ; j’ai donc le temps de redescendre à terre, pour ne pas perdre une minute de Turquie.

Je m’arrête au point du quai le plus voisin du navire qui va m’emporter, et ce point est précisément Top-Hané, — le vieux Top-Hané de mon premier séjour, il y a trente-quatre ans, et que j’avais délaissé, depuis, le trouvant trop près du Péra infidèle ; cependant, il est resté immuable.

La, devant le Bosphore, je fume mon narguilhé suprême, dirai-je presque, sur les banquettes d’un café turc, où je m’étais sûrement assis plus d’une fois, jadis, quand j’avais vingt-six ans.

Qui dira tous les souvenirs de ma jeunesse, restés accrochés aux fontaines, aux mosquées, aux grilles, dans ce quartier de Top-Hané ?

Avant dix heures, il faut rentrer à bord pour l’appareillage ; peut-être, pour moi, est-ce fini à jamais de la chère Turquie ?...