Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/822

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


hommes aux yeux bridés, au teint jaune, venaient lui donner l’assaut, et toute l’Europe féodale accourait pour le défendre. Des princes de la maison d’Anjou, petits-neveux de saint Louis, ont mené ici la croisade, en même temps qu’ils apportaient en Hongrie la brillante civilisation du XIVe siècle français. Du Danube à l’Adriatique, le pays se couvrit de villes, de châteaux, de monastères. Ici même, sur ce plateau, des maçons de Bray-sur-Somme édifièrent un château royal, en tout semblable aux grands manoirs qu’on admirait dans l’Ile de France. Et le Saint Royaume Apostolique prenait chaque jour davantage le visage d’un pays occidental, quand on vit apparaîtra une horde nouvelle, plus redoutable encore que les Huns d’Attila et les Tartares de Batou-Khan.

Déjà maîtres de Constantinople, les Turcs de Bajazet se jetèrent sur la Hongrie. Pendant plus d’un demi-siècle, deux héros transylvains, Jean Hunyade et son fils Mathias, défendirent victorieusement cette marche menacée Et l’angélus que l’on sonne à midi commémore, encore aujourd’hui, le service qu’ils ont rendu à la catholicité, il y a quatre cents ans de cela. Jamais la colline de Bude n’apparut plus brillante qu’en ces jours où son existence était à tout moment en péril. La civilisation latine, qui naguère avait conquis la colline, en y apportant le christianisme puis l’esprit des Anjou, y fleurit de nouveau, mais cette fois sous la forme demi-païenne de la Renaissance. Le roi Mathias appelle autour de lui des artistes italiens, bâtit des palais, des églises, les remplit d’objets précieux, de manuscrits uniques au monde, et fait de sa rude forteresse une ville à l’image des cités de Toscane et d’Ombrie. De grands chariots, accompagnés par des escortes armées, amènent à Bude les draps de Flandre, les vins du Rhin, tous les produits d’Europe, puis continuent leur route à travers les villes saxonnes de la Transylvanie, vers Andrinople et l’Orient, d’où ils reviennent chargés d’épices, de parfums, de tapis et d’armes damasquinées. D’autres fois, les marchandises empruntent la voie du Danube, et les galères conduites par des esclaves turcs montent et descendent le fleuve, pour échanger leurs marchandises avec les vaisseaux génois ou vénitiens, tout chargés des richesses que l’on trouve en Italie et dans les Echelles du Levant.

Puis soudain, la catastrophe. L’armée hongroise est écrasée par les Turcs à Mohacs, et les bourgeois de Bude vont porter au