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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/801

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pourrons causer tranquillement. Mrs van der Luyden est allée jusqu’à Rhinebeck voir les vieilles tantes, et on ne s’apercevra pas de notre absence.

Il la suivit dans l’étroit couloir. La dépression que lui avaient causée les dernières paroles de la comtesse Olenska fit place à un mouvement de joie. La petite maison intime, avec ses boiseries peintes, ses cuivres où se reflétait le feu, s’ouvrait là pour eux comme par enchantement. Un grand lit de braises luisait encore dans la cheminée de la cuisine, sous un chaudron suspendu à une vieille crémaillère. Des chaises cannées se faisaient face des deux côtés du foyer revêtu de vieilles faïences bleues, et des rangées d’assiettes de Delft ornaient les murs. Archer jeta un fagot dans la cheminée. Mme Olenska, ôtant son manteau, prit une des chaises, et Archer, appuyé à la cheminée, l’interrogea du regard.

— Vous riez maintenant ; mais quand vous m’avez écrit, vous étiez malheureuse, dit-il.

— Oui.

Elle ajouta :

— Je ne peux pas me sentir malheureuse quand vous êtes là…

— Je ne serai pas ici longtemps, observa-t-il sèchement.

— Sans doute. Mais je ne sais pas prévoir ! Je vis dans le moment où je suis heureuse.

Ces mots glissèrent en lui comme une tentation ; pour s’y dérober, il s’éloigna de la cheminée et se mit à regarder les troncs noirs des arbres qui se détachaient sur la neige. Mais il voyait encore, entre lui et les arbres, la jeune femme penchée sur le feu, avec son sourire indolent. Le cœur d’Archer battait en désordre. Était-ce lui qu’elle avait fui ? Avait-elle attendu pour le lui dire qu’ils fussent ensemble seuls dans cette chambre ?

— Ellen, si vraiment je puis vous aider, si réellement vous désiriez ma venue ici, dites-moi ce qu’il y a, dites-moi à qui vous voulez échapper !

Il parlait sans changer de position, sans se retourner pour la regarder. Si le destin devait parler, ce serait ainsi, avec toute l’étendue de cette chambre entre eux, tandis qu’il continuait, par la fenêtre, à regarder la neige.

Longtemps elle resta silencieuse. Un moment, Archer s’imagina presque entendre qu’elle s’approchait de lui, prête à lui