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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/796

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Le lendemain matin, Archer parcourut en vain la ville à la recherche de roses jaunes, et arriva en retard à son étude. Il se rendit compte que son absence avait passé inaperçue. Quel inutile assujettissement ! Pourquoi n’était-il pas en ce moment sur les sables de Saint-Augustin avec May Welland ? Dans les vieilles études, comme celle qui avait à sa tête Mr Letterblair, il y avait toujours deux ou trois jeunes gens riches, sans ambition professionnelle, qui s’asseyaient quelques heures chaque jour devant un bureau. Ainsi pour le monde, pour leur famille, ils étaient « occupés. » Aucun de ces jeunes gens n’avait la prétention de gagner de l’argent, ni même le désir d’avancer dans sa profession, et il leur suffisait de savoir que dans les nobles travaux du droit ils ne dérogeaient pas.

Archer frissonnait à la pensée que lui-même pourrait en être là. Il résistait à la stagnation, il passait ses vacances à voyager, il cultivait les « intellectuels, » il essayait de se « tenir au courant, » comme il l’avait dit un jour à Mme Olenska. Mais une fois marié, que deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité ? Combien d’autres avant lui avaient rêvé son rêve, qui graduellement s’étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée !

Du cabinet de Mr Letterblair, il envoya un mot à Mme Olenska, lui demandant si elle pouvait le recevoir dans l’après-midi. Au cercle, il ne trouva pas de réponse, et n’en reçut pas le jour suivant. Ce silence l’humilia : le lendemain matin, il vit un superbe bouquet de roses jaunes à la devanture d’un fleuriste, mais s’abstint de l’envoyer. Le troisième jour enfin, il reçut par la poste quelques lignes de Mme Olenska. À son grand étonnement, elles étaient datées de Skuytercliff, où les van der Luyden s’étaient retirés aussitôt après avoir embarqué le Duc. « Je me suis évadée, écrivait-elle brusquement et sans préambule, le lendemain du jour où je vous ai rencontré au théâtre. Je voulais être tranquille, réfléchir. Vous aviez raison de me dire toute la bonté de mes hôtes. Je me sens en sécurité ici. Je voudrais que vous y fussiez avec nous. » Elle terminait par une formule banale, sans allusion à la date de son retour.

Le ton de la lettre surprit le jeune homme. De quoi Mme Olenska s’évadait-elle, et pourquoi avait-elle besoin de se sentir en sécurité ? Il pensa d’abord que quelque nouveau dan-