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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/740

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d’espérance, et qui ne sait même pas s’il est raisonnable de ne plus espérer : Cruchard implique une très sincère humilité intellectuelle, une véritable abdication de la pensée. D.ms ces conditions, la science, l’art, la spéculation, ne sont plus que des panacées empiriques pour adoucir, ou pour calmer, la douleur de vivre, une façon de tuer le temps. Il faut bien s’occuper, oublier sa détresse dans la contemplation des chosas, ou des autres âmes.

Quant à la morale, Flaubert en a tout de même une, et aussi une politique qui est en contradiction avec son système. A de certains moments, ce sceptique croit à une justice supérieure aux éthiques et à une politique rationnelle supérieure aux vieilles routines gouvernementales. Mais ses doctrines l’obligent à conclure que le bien et le mal sont affaire de convention. Et il en arrive à définir la vertu comme une sorte d’impuissance à nuire, une lassitude de mal l’aire, pour ne pas dire une lassitude d’agir. Un moment viendra, dit-il, où « on n’aura plus besoin d’aucuns bons sentiments, » c’est-à-dire d’aucune règle ou d’aucune inclination morale. On s’abstiendra du mal par sagesse désabusée, par le sentiment que c’est inutile. En réalité, on n’aura plus besoin de morale, parce qu’on n’aura plus besoin d’agir. En fin de compte, c’est à l’ataraxie bouddhiste qu’on nous mène, à la mort de l’individu, à l’anéantissement. Et c’est le temps où Leconte de Lisle chantait :

Et toi, divine mort, où tout rentre et s’efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé !
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé !

Les Essais de psychologie contemporaine déguisaient mal l’épouvante de l’auteur devant ces doctrines nihilistes. Le scientisme d’un Taine ou d’un Renan ne l’inquiétait pas moins. Si ces puissants esprits étaient crus, c’était l’âme humaine encore une fois découronnée, d’immenses régions de l’intelligence fermées à la spéculation, les facultés mystiques et métaphysiques désormais sans emploi, le sentiment religieux détruit ou mué en une vague sentimentalité sans vocabulaire précis et sans objet, quelque chose de bâtard et d’indécis entre la religiosité et la philosophie. Et enfin ces rigoureux scientistes, outre ce qu’il y avait de désespérant et d’inhumain dans leurs théories,