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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/732

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stériles, qui épuisaient la vie morale et intellectuelle du pays, qui étaient même, périlleuses pour son existence. La génération impériale avait apporté à la démolition de tout ce qui la gênait dans l’ordre de la pensée comme dans l’ordre de l’éthique et de la politique, une sorte d’allégresse barbare. Elle était fière, et, si l’on peut dire, heureuse de nier et de démolir. Elle exultait dans la négation et la démolition, elle y assouvissait une sorte de brutalité robuste et bien portante.

La génération de la Défaite goûta moins ces jeux d’enfants terribles. Elle ne pouvait pas y mettre la même vigueur, ni non plus le même cœur à l’ouvrage. Si elle ne dénonçait pas encore la faillite de la science, si, même, elle était dévotement scientiste, si elle se courbait avec humilité sous la règle de fer du déterminisme universel enseigné par les moindres professeurs de philosophie, — elle commençait à soupçonner que le joug de la science est beaucoup plus dur et plus désolant que celui de la foi. Eh ! quoi ? pas d’autre perspective que celui d’un labeur acharné et, autant dire, sans espérance ? Etre le manœuvre qui apporte sa pierre à un édifice qui n’est pas fait pour lui, dont il ignore la destination et même l’utilité ?… Par comparaison, la Foi en devenait aimable et presque riante. Le dilettantisme religieux, dont Renan avait adouci ses négations, offrait sa troublante équivoque. Beaucoup s’y laissaient glisser, et cela devenait un spleen d’une espèce infiniment distinguée. C’était « cet incurable ennui qui nous jette à genoux, » comme chantait le poète des Aveux. D’ailleurs, en ce moment, la religion était brutalement persécutée. Les âmes délicates, qui prennent d’instinct la défense du vaincu, les esprits subtils et un peu sophistes, qui éprouvent un attrait pour les causes désespérées, toute cette élite venue des points les plus divers de l’horizon, afficha un vague mysticisme littéraire, en manière de réaction contre la vulgarité ambiante.

C’était une façon de se démêler d’avec le commun. A ce moment-là, le besoin s’en faisait sentir plus impérieusement peut-être qu’à aucun autre. Les hommes de mon âge s’en souviennent : avec la grande ruée démagogique de 1880, ce fut à travers le pays, un débordement de grossièreté sans précédent, — grossièreté de la pensée, de la presse, du livre, des mœurs publiques et politiques. Les romanciers naturalistes, Zola en tête, s’acharnaient à nous démontrer que cette grossièreté était