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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/730

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Latin d’alors, ce petit monde scolaire où j’errais, le cœur et l’esprit en peine, où je me sentais un étranger, un exilé. Passer comme un étranger, — on disait alors par affectation de mysticisme littéraire : comme un pèlerin, — ne pas s’attacher à un monde toujours inégal à votre rêve, aller, aller sans trêve et sans but, à travers une succession de désenchantements proclamés avec ivresse, — c’était là ce que pleuraient les vers de la Vie inquiète, et cette poésie, qui prêchait le renoncement dans la désespérance et l’ataraxie dans l’agitation vaine, éveillait en nos âmes des échos fraternels.

A mes yeux d’écolier et d’étudiant, comme à ceux du poète, le monde où je vivais était triste et sans magnificence. Oui, ce quartier légendaire de la Jeunesse, de la Bohême et de la Fête perpétuelle, était pour moi sans joie. Sa gaieté me paraissait factice, menteuse ; elle sonnait faux à mes oreilles. Et comme elles me semblaient laides, sordides et décrépites, ces vieilles rues aux noms pédants, pleines de brasseries et de bouges d’étudiants, d’hôtels à punaises, de bouquinistes, de fours à bachot et de marchands de vin ! En hiver, à la nuit tombante, remonter la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, ou la rue Descartes, ou la rue de l’Estrapade, ou la rue des Fossés Saint-Jacques, — quelle désolation I Aujourd’hui encore, quand je m’y aventure, même à l’heure la plus lumineuse des plus beaux jours d’été, derrière ces façades encrassées d’une suie funèbre, ces vitres verdâtres comme une eau stagnante, j’entends un glas qui tinte. Déjà, il me fallait une grande abondance de lumière et de chaleur, et, de tous mes jeunes désirs, j’aspirais à la splendeur méridionale.

Aussi est-ce avec un soudain battement de cœur, une émotion grosse de pressentiments, que je m’arrêtais, au détour d’une rue de ce triste quartier, devant une invraisemblable apparition vénitienne, — la Salute avec son dôme, ses pots à feu, ses statues aériennes, surgissant sous les espèces de la grisa et charmante église de la Sorbonne ; ou bien la lanterne de Saint-Pierre-de-Rome dominant les toits bardés de zinc et les tuyaux de cheminées, — un pan de mur où jouent de sobres motifs ornementaux, — un péristyle aux lourdes acanthes, comme ceux des temples antiques : — et c’était le Panthéon vu de la rue Cujas, ou de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais l’illusion fascinatrice ne durait qu’un instant. Ces fantômes glacés d’une beauté lointaine