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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/586

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mitrées, dorées comme des idoles, m’évoquant, tout d’un coup, un lointain souvenir d’Extrême-Orient : une fête religieuse en Birmanie. On voit là-bas de pareils rangs de femmes, en atours rituels (mais sourire mystique, blancheur peinte des visages) se suivre ainsi processionnellement sur des créatures fabuleuses de carton.

Presque partout, une ivresse règne ; mais nul cri, nulle vulgarité possible : un si fier costume, son uniformité, signifiant une discipline, s’y opposent. Aux tréteaux de parade, les yeux brillent ou s’enflamment ; on en voit qui se noient de béatitude, ou bion se fixent fascinés. Scintillations, lumières, vibrations de cuivre, imposent à ces simples leurs influences d’hypnose. Mais, ailleurs, la clameur bretonne est bruyante, et l’on entend fuser des rires ; et quelle plénitude des visages, quelle fraîcheur de belle chair ! Là-bas, sur les escarpolettes, vingt belles, lancées à toute volée, leurs robes gonflées, plus énormes, au vent de leur vitesse, leurs longues flammes rouges emportées, incarnent l’élan et le triomphe de la jeune vie.

Malgré la contagion, en certains groupes, une pudeur, une sauvagerie subsistent, résistant à la blague, aux avances des forains. Je revois une vingtaine de ces grandes filles, — des paysannes, sans doute, mais non moins « braves » et reluisantes que les autres, — arrêtées, muettes, devant une tente où un méridional à moustache exhibait une somnambule extra-lucide. En vain précipitait-il son bagout et ses gestes : « Voyons, mesdames et messieurs, posez donc une question à mademoiselle ! Elle ne vous mangera pas ! de quoi diable avez-vous peur, je vous le demande ? » Toutes les jeunes têtes frisées sous la tiare blanche, toutes les silhouettes identiques restaient tournées vers lui, farouches, interdites. Exactement un troupeau sauvage en arrêt, soudain suspendu devant quelque insolite, inquiétante apparition.

J’ai retrouvé ces oppositions au Maroc, où notre civilisation arrive. Par exemple, un soir de 1913, à Casablanca, à la limite d’un naissant faubourg, ce pâle troupeau d’Arabes, venu de la campagne pour le marché du lendemain, et terré là, dans l’ombre, aux aguets, devant les rangs de lumières d’un grand café glacier où la chanteuse, en fourreau jaune et demi-nue, glapissait la chanson grivoise. Stupeur, effarement de l’ancien monde, devant les excitations et tapages de notre civilisation