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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/503

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attendre, les pieds au feu. L’atmosphère de ce salon était si particulière ! Certes, il avait déjà vu des pièces tendues de damas rouge et de tableaux de l’école italienne : ce qui le frappait, c’était la façon dont Mme Olenska, à l’aide de deux ou trois vieux bibelots, et de quelques mètres de damas rouge, avait su donner un accent personnel à cette pauvre pièce misérablement meublée. Il essaya d’en analyser le mystère. Était-ce le savant agencement des tables et des chaises, ou le fait de n’avoir mis que deux roses rouges dans le vase, — où toute autre main en eût fourré une douzaine ? — Était-ce enfin le vague parfum flottant dans l’air, qui donnait à cette pièce une atmosphère si exotique à la fois et si intime ? Le parfum surtout l’intriguait, car ce n’était ni du « White Rose, » ni de la « Violette de Parme, » mais une odeur qui faisait rêver à des bazars lointains, à l’ambre gris, au café turc, et aux pétales de roses desséchées.

Il essaya de se figurer ce que serait le salon de May. Très généreux, Mr Welland avait déjà en vue une maison de la Trente-neuvième rue. On jugeait le quartier un peu éloigné, mais la maison, toute neuve, était construite en pierres d’un jaune verdâtre que les jeunes architectes commençaient à employer pour réagir contre les pierres brunes dont le ton uniforme faisait de New-York une vaste glace au chocolat. Et la plomberie était parfaite. Archer aurait préféré remettre à plus tard le choix de l’installation ; mais les Welland, tout en approuvant que la lune de miel se passât en Europe, — et se prolongeât même par un hiver en Égypte, — insistaient sur la nécessité, pour le jeune ménage, de trouver une maison prête au retour. Archer sentait que son sort était fixé. Pour le reste de ses jours, il monterait les marches en pierres jaunes verdâtres, et traverserait le « vestibule pompéien, » pour arriver à l’antichambre lambrissée de bois clair ; mais son imagination s’arrêtait là. Il savait que le salon, à l’étage supérieur, avait une grande baie vitrée ; mais il ne pouvait se figurer quel parti May en tirerait. Elle supportait sans difficulté les capitonnages violets et jaunes du salon de ses parents, ses tables en imitation de Boule, ses vitrines dorées remplies de Saxe moderne : pourquoi supposer qu’elle désirât chez elle autre chose ? Le jeune homme se consola à l’idée d’arranger lui-même son cabinet de travail, qu’il meublerait de ces nouveaux meubles anglais genre « pré-raphaélite, » avec de solides bibliothèques sans portes vitrées.