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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/481

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garnies de même, et pas seulement de petite bourgeoisie ; jolies toilettes fraîches, quantité de jeunes filles avec leurs mères, familles entières ; on écoute la musique, on cause, on se salue, on est gai. Et quantité de jeunes femmes dans la journée, qui sortent seules, vont s’asseoir à une table de restauration. Tout cela loyalement, innocemment, sans mauvaise pensée. Voilà un avantage énorme ; le manque de respect pour les femmes est un défaut capital de la France. Une jeune fille bien élevée ne va pas seule dans Paris. De plus, chez nous, tyrannie des convenances, manque d’expansion, goût de l’exclusif et du distingué. C’est une jolie fin de la journée que d’aller s’asseoir, causer, écouter de la musique sur cette belle terrasse ; cela marque de la bonhomie. Mais voilà que la polissonnerie commence à se montrer en Allemagne. On dit que Berlin à cet égard est au niveau de ce qu’il y a de pis. Les petits livres aux gares des chemins de fer sont provocants. J’y vois la traduction de Fanny (Feydeau) sous ce titre Geschichte einer schönen Frau : j’achète et lis hier Moderne Liebesgeschichten, histoire de Cora Pearl décrite avec une apparence morale, mais avec intentions sensuelles, et gravure en tête du même goût. Autres petits livres du même genre. Gardez vos vieilles mœurs, elles font les habitudes confiantes et doucement gaies.

Le type me parait changé. Beaucoup d’hommes grands, et très grands, quelques-uns de six pieds, surtout parmi les officiers ; de même, quoique moins nombreuses, les femmes ; plusieurs sont de la plus belle pousse, bien bâties, fortes et saines. Hier, j’ai regardé longuement une famille ou deux sœurs (quinze et dix-sept ans), en blanc, blondes, très blanches de peau, étaient charmantes ; l’aînée m’a fait penser à Ilse de Verlorene Handschrift. Bien calmes, bien innocentes, traits d’une grande beauté ; l’aînée un peu moutonne, la seconde ligne d’un peintre. Bien plus de beauté ici que dans les villes précédentes.

Brühl est une terrasse plantée d’arbres, à 30 pieds au-dessus de l’Elbe, avec le panorama de la rivière tournante, et des collines vertes ou boisées qui se développent sur tout l’horizon. Des bateaux à vapeur reviennent dans la brume pourprée, et leurs musiciens font des fanfares. Le soleil rouge comme une forge s’enfonce dans une grande montagne de nuages sombres, et la rivière luit, réfléchissant la masse charbonneuse qui cerne le